La Danse en Ré Créations - Arabesques - Divertissements

Odette Joyeux, Côté Jardin

Les souvenirs d'Odette dans les coulisses de la danse !

Lorsqu'un passage du livre[t] est ajouté, il prend sa place dans le cours "de [l']histoire" ; les pages ne se suivent pas toujours au fil des scènes. Tu parcourras donc cette page avec rigueur !

Chapitre IV

Elle découvre l'Ecole de Danse, sous les toits de l'opéra.

Ma première leçon de danse

Nous avons monté de nombreux, de larges escaliers. Nous avons suivi un couloir d'une inquiétante longueur, il y faisait presque sombre. Pas une lucarne. De loin en loin une ampoule terne et vacillante.

Nous étions nombreux - la foule allait, les planchers résonnaient, je suivais.

Nous avons émergé d'un immense puits en escaladant un escalier raide posé dans la pénombre comme une passerelle. Nous avons retrouvé le jour et nous avons cessé de marcher. Il y avait de vastes espaces qui ne ressemblaient à aucune chambre, à aucune salle. Des espaces vides et sonores et inondés de lumière par des toitures vitrées.

La féminine foule s'est desserrée, éparpillée - des dames comme maman, des petites filles comme moi.

Soudain, sous l'effet d'un ordre invisible, les petites filles se sont agitées : elles se déshabillaient, leurs mères les aidaient.

Maman a ouvert un paquet. J'ai reconnu la robe estivale et les savates roses de la porte Saint-Martin.

J'ai enlevé ma jupe, mon pull-over, ma chemise. Je ne gardais que ma culotte et je passais ma nouvelle robe. Maman lui donnait un nom bizarre : "Tire bien ta "tunique". Tu n'as pas froid ? Veux-tu un lainage en attendant ? Allons, dépêche-toi, Odette, mets tes chaussons."

Les chaussons étaient posés par terre côte à côte. Les bouts roses et rigides tendaient vers moi leurs têtes serpentines.

J'ai glissé mes pieds dans leurs formes fragiles. Mes doigts étaient serrés, recroquevillés. La socque chinoise ne devait pas être plus cruelle que ce ravissant chausson que je fixais maladroitement autour de ma cheville par de longs rubans de soie.

Autour de moi les petites filles s'agitaient au maximum. Certaines tourbillonnaient, levaient les bras, faisaient des grâces. Elles paraissaient toutes endimanchées : cheveux trop frisés, robes excessives. L'une d'elles était fardée.

Il y a eu un appel. Tout le monde s'est précipité.

Sur le palier où nous avions tout à l'heure retrouvé la clarté, une modeste porte s'ouvrait dans un énorme mur. Là quelqu'un nous filtra, retenant les mères agglutinées, laissant passer les enfants.

Il y avait cinq ou six marches, puis une très grande, une très haute salle.

On nous a encore appelées. On nous a regardées, interrogées, triées. On cherchait celles qui "savaient" et celles qui "ne savaient pas". Moi je ne savais pas du tout. On nous a alignées le long des murs.

Une barre courait tout autour. Il fallait tenir cette barre. Une dame inconnue s'avançait vers moi. Elle tenait un bâton. A l'aide de ce bâton, elle m'a fait joindre les talons en essayant de repousser chacune de mes pointes vers l'extérieur. Cette position me faisait plier les genoux, tendre mon derrière. J'étais honteuse, mais je devais "ouvrir" mes pieds ; le bâton était là.

Un petit piano noir au dos de soie crevé surnageait de biais au bout de la classe. Une dame y plaquait deux accords solennels. Deux accords qui annonçaient l'ouverture d'une cérémonie dont les périlleuses figures étaient les gestes rituels. La première leçon de danse commençait.

Odette Joyeux, L’Âge Heureux - Côté Jardin, Chapitre IV

Chapitre XVI

En 1927, Odette Joyeux participa à la création d'un ballet d'enfant, L'Eventail de Jeanne, chorégraphié par mesdemoiselles Franck et Bourgat, et donné dans le salon de "Madame D." - Jeanne Dubost, "la Jeanne de L'Eventail -. Elle dansait en soliste, "La ravissante, l'irrésistible ballade de Francis Poulenc", vêtue d'un costume dessiné par Marie Laurencin…

Passe la souris sur le texte pour le lire en écoutant la musique de Francis Poulenc qu'interpréta Odette Joyeux !

L'Eventail de Jeanne



Ces demoiselles réglaient pour moi une jolie petite danse qui me plaisait parce qu’elle était aussi autre chose que de la danse. Pastourelle de Francis Poulenc…
La musique attaquait, j’attendais quelques mesures et je sautais en scène. Aussitôt, je devenais une petite fille en promenade, une petite fille capricieuse qui se hissait nonchalamment sur ses pointes et qui, fatiguée par cet effort, se laissait tomber à terre. La petite fille soupirait, s’étirait, faisait des grâces à l’invisible ; elle jouait avec son chapeau et, sans savoir pourquoi, recommençait sa promenade entrecoupée de bonds et de pointes. La petite fille tournoyait puis, délibérément, tournait le dos et s’en allait en se dandinant. Coquette, provocante, elle se retournait, riait, tirait la langue et bondissait hors du jeu.

Odette Joyeux, L’Âge Heureux - Côté Jardin, Chapitre XVI

Aurélie Dauvin © En ré Créations.

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