La Danse en Ré Créations - Arabesques - Divertissements

Odette Joyeux, Côté Jardin

Les souvenirs d'Odette dans les coulisses de la danse... Un "petit roman" joliement illustré par Philippe Daure.

© Librairie [Editions] Hachette, 1970 - Collection de la Bibliothèque Verte.

Lorsqu'un passage du livre[t] est ajouté, il prend sa place dans le cours "de [l']histoire" ; les pages ne se suivent pas toujours au fil des scènes. Tu parcourras donc cette page avec rigueur !

Chapitre IV

Odette découvre l'Ecole de Danse, sous les toits de l'opéra.

MA PREMIÈRE LEÇON DE DANSE

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Nous avons monté de nombreux, de larges escaliers. Nous avons suivi un couloir d'une inquiétante longueur, il y faisait presque sombre. Pas une lucarne. De loin en loin une ampoule terne et vacillante.

Nous étions nombreux - la foule allait, les planchers résonnaient, je suivais.

Nous avons émergé d'un immense puits en escaladant un escalier raide posé dans la pénombre comme une passerelle. Nous avons retrouvé le jour et nous avons cessé de marcher. Il y avait de vastes espaces qui ne ressemblaient à aucune chambre, à aucune salle. Des espaces vides et sonores et inondés de lumière par des toitures vitrées.

La féminine foule s'est desserrée, éparpillée - des dames comme maman, des petites filles comme moi.

Soudain, sous l'effet d'un ordre invisible, les petites filles se sont agitées : elles se déshabillaient, leurs mères les aidaient.

Maman a ouvert un paquet. J'ai reconnu la robe estivale et les savates roses de la porte Saint-Martin.

J'ai enlevé ma jupe, mon pull-over, ma chemise. Je ne gardais que ma culotte et je passais ma nouvelle robe. Maman lui donnait un nom bizarre : "Tire bien ta "tunique". Tu n'as pas froid ? Veux-tu un lainage en attendant ? Allons, dépêche-toi, Odette, mets tes chaussons."

Les chaussons étaient posés par terre côte à côte. Les bouts roses et rigides tendaient vers moi leurs têtes serpentines.

J'ai glissé mes pieds dans leurs formes fragiles. Mes doigts étaient serrés, recroquevillés. La socque chinoise ne devait pas être plus cruelle que ce ravissant chausson que je fixais maladroitement autour de ma cheville par de longs rubans de soie.

Autour de moi les petites filles s'agitaient au maximum. Certaines tourbillonnaient, levaient les bras, faisaient des grâces. Elles paraissaient toutes endimanchées : cheveux trop frisés, robes excessives. L'une d'elles était fardée.

Il y a eu un appel. Tout le monde s'est précipité.

Sur le palier où nous avions tout à l'heure retrouvé la clarté, une modeste porte s'ouvrait dans un énorme mur. Là quelqu'un nous filtra, retenant les mères agglutinées, laissant passer les enfants.

Il y avait cinq ou six marches, puis une très grande, une très haute salle.

On nous a encore appelées. On nous a regardées, interrogées, triées. On cherchait celles qui "savaient" et celles qui "ne savaient pas". Moi je ne savais pas du tout. On nous a alignées le long des murs.

Une barre courait tout autour. Il fallait tenir cette barre. Une dame inconnue s'avançait vers moi. Elle tenait un bâton. A l'aide de ce bâton, elle m'a fait joindre les talons en essayant de repousser chacune de mes pointes vers l'extérieur. Cette position me faisait plier les genoux, tendre mon derrière. J'étais honteuse, mais je devais "ouvrir" mes pieds ; le bâton était là.

Un petit piano noir au dos de soie crevé surnageait de biais au bout de la classe. Une dame y plaquait deux accords solennels. Deux accords qui annonçaient l'ouverture d'une cérémonie dont les périlleuses figures étaient les gestes rituels. La première leçon de danse commençait.

Odette Joyeux, L’Âge Heureux - Côté Jardin, Chapitre IV

Chapitre V

"MON ENFANCE s’est inscrite en trois lieux."
Odette évoque, en quelques lignes, les deux premiers de ces "trois lieux", puis esquisse ce "nouveau monde" qu'elle découvrira bientôt...

UN NOUVEAU MONDE

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MON ENFANCE s’est inscrite en trois lieux. Trois lieux pour apprendre à vivre, jouer et grandir. Trois lieux de rêves et de fièvre : l’hôpital, le musée de Cluny, l’Opéra.

Je fréquentais l’hôpital l’hiver. A partir du printemps, je m’installais au palais de Cluny. Un extraordinaire privilège en faisait ma chambre de jeux. J’avais ma bande. Princes ou pirates, héros ou assassins, nous poursuivions jusqu’à la fin de l’automne des aventures désordonnées et merveilleuses - que mes bronches contrariantes se refusaient soudain à perpétuer.

Après ces deux premiers lieux dont le souvenir reste vivace en moi comme une actualité, le troisième ne pouvait guère me surprendre. Malgré son mystère, malgré sa taille, je l’assimilais aux deux autres : on devait pouvoir jouer là, et je ne fus pas déçue.

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Odette Joyeux, L’Âge Heureux - Côté Jardin, Chapitre V

Chapitre VI

Odette entre dans "ce nouveau pays"...

OPÉRA

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Ce MOT prenait une place considérable dans ma vie. Maman disait : "Elle est à l’Opéra." On me demandait : "Tu es contente d’être à l’Opéra?" Des grandes personnes m’avaient souvent demandé : "Tu es contente d’être à l’école?" Ou bien : "Tu es contente d’être au sanatorium?" ou encore : "Tu es contente d’être à l’hôpital?" Je répondais toujours oui sans mentir. En effet, la fréquentation de ces divers établissements ne m’ennuyait pas.

Pour l’Opéra je répondais également oui. En vérité, l’Opéra se définissait mal dans ma tête, mais je ne voulais pas avoir l’air bête. D’autre part, j’avais remarqué que les grandes personnes sont toujours ravies quand on est content d’être quelque part !

Cette fois, j’étais à l’Opéra. C’était encore un lieu de rassemblement. Un endroit plein d’enfants et de fièvre : non pas la fièvre des maladies qui fait divaguer, rêver et souffrir, mais une activité, une agitation qui étaient la fièvre de la santé. Une étrange fierté m’interdisait de demander la moin.dre explication.

Au cœur de la ville, au milieu de ses artères les plus vivaces il y avait une île. Sur cette île une forteresse, dans la forteresse une cité. Chaque jour j’abordais dans cette île. D’honnêtes portes vitrées donnaient accès à un large escalier qui desservait tous les dédales d’un labyrinthe aussi inquiétant pour mes dix ans que celui du Minotaure pour le Grec héroïque.

Le fil des jours me permettait de retrouver quelques repères : d’abord les hautes grilles qui protégeaient une cour demi-ronde et l’accès de la citadelle. L’entrée des artistes : un petit vestibule de sous-préfecture; des portes battantes, mi-glaces, mi-velours, et le vertige des étages. Enfin, des paliers clairs, spacieux et soudain il fallait s’enfoncer dans une sorte de tunnel aux correspondan.ces mystérieuses. Le jour se perdait. Le labyrinthe ouvrait ses gouffres, excitait la curiosité, alimentait la terreur. La loge : une large cellule sombre divisée en casiers. Les petites filles s’y entassaient, se déshabillaient, jacassaient dans un bourdonnement de ruche.

Après la loge, les pires chemins, ceux qui devraient être défendus. Des souterrains aériens, des escaliers escaladant l’ombre. Jusque-là j’avais redouté les caves. Je m’apercevais que dans la cité Opéra il y avait des caves creusées dans l’air, et leur noirceur égalait celle des profondeurs de la terre. Un couloir sans fin traçait sa piste bizarrement accidentée dans les ténèbres qui absorbaient sans répit les lointaines lueurs des lampes. Il arrivait qu’un groupe de petites filles attardées se réfugiât sous l’un de ces fanaux en glapissant. C’était le signal de détresse. On avait peur. On jouait à exagérer la peur. On poussait des hurlements dignes de jeter la panique dans les enfers. La maîtresse devait venir nous tirer de ce mauvais pas. On se faisait gronder : n’empêche qu’on avait eu bien peur.

Enfin après le passage d’une porte étroite, alourdie par des gonds à ressorts, on trouvait l’escalier. L’escalier, je l’avais déjà repéré le jour de ma première leçon. Un vaste espace carré. Sur deux murs, deux énormes portes devaient conduire à l’aventure et à la terreur. Au milieu du carré l’escalier s’élançait; à mi-course il se partageait, et droit, léger, sauveur, il reliait enfin les ténèbres à la lumière. Alors l’autre domaine apparaissait, également mystérieux avec ses formes géométriques, ses vides, ses surfaces et ses volumes perdus. Mais ce n’était plus le royaume des caves et des souterrains. L’air était tout autour. La couleur du ciel irradiait les verrières.

Et je retrouvais la classe, ses entrées compliquées, son vestibule-préau. Malgré sa nudité et une apparente disgrâce, j’aimais la classe. Elle était l’aboutissement du ténébreux voyage. Immense pour ma petite taille, elle évoquait aussi bien une coque de navire qu’une géante nacelle. Elle survolait la forteresse; j’y retrouvais des impressions de tour Eiffel et de sixième étage. Là, cramponnée à une barre, j’apprenais précocement une vivante géométrie et sur le plancher incliné comme une planche à dessin mes pieds devaient exécuter les figures qui s’obtiennent avec les équerres, les règles ou les compas.

Quel sens avait pour moi l’étrange leçon? Je n’imaginais pas encore ni la gloire, ni la réussite. A mon insu, j’aimais mon enfance. Aucun désaccord : la pauvreté, l’hôpital, le sana, les jeux, l’école, ma mère aux allures de jeune fille, le Père Noël, le marchand de sable, tout me paraissait juste, évident.

Et à l’Opéra, pour commencer, il en fut de même.

En dehors des repères précités, j’avais trouvé les visages-repères. J’oubliais mes premiers amis, ceux de la rue Saint-Jacques : Marie Fresquet, Tas- soula, Carotte le Dévoué, Pierre, d’Artagnan.

D’autres visages apparaissaient, s’incrustaient dans le fil des jours : Bernadette Dugué, Josette Dagory, Lebrigand, Léone Goullouand, Micheline Decarli et un petit garçon prestigieux. Deux autres visages plus vastes, plus solennels ornaient les extrémités de la longue chaîne : ma nouvelle institutrice, douce, volontaire et jolie, ciselée dans l’albâtre, mon professeur de danse à l’inoubliable regard.

Ainsi s’esquissait l’Opéra dans ma petite tête. Fragmenté, à peu près impénétrable, énigmatique, il se révélait comme un royaume à double effet.

Je ne cherchais à rien connaître au-delà de ce que je connaissais. Il a fallu que cette ignorance, cette indifférence à la vérité, provoquât un drame dans ma vie d’enfant pour secouer enfin tous mes sens, m’éveiller, m’arracher au merveilleux sommeil que je regrette encore.

Le lieu Opéra n’éveillait aucune crainte, aucune passion, aucune curiosité. Je l’admettais.

Dans ce nouveau pays je n’étais pas dépaysée. Ses lois, sa séduction, sa raison d’être demeuraient hermétiques et j’aimais assez les énigmes pour ne pas chercher à les connaître.

Odette Joyeux, L’Âge Heureux - Côté Jardin, Chapitre VI

Chapitre XV

En 1927, Odette Joyeux participa à la création d'un ballet d'enfant, L'Eventail de Jeanne, chorégraphié par mesdemoiselles Franck et Bourgat, et donné dans le salon de "Madame D." - Jeanne Dubost, "la Jeanne de L'Eventail -. Elle dansait en soliste, "La ravissante, l'irrésistible ballade de Francis Poulenc", vêtue d'un costume dessiné par Marie Laurencin…

Passe la souris sur le texte pour le lire en écoutant la musique de Francis Poulenc qu'interpréta Odette Joyeux !

L’ÉVENTAIL DE JEANNE
(...
Pastourelle.)


[...]
Ces demoiselles réglaient pour moi une jolie petite danse qui me plaisait parce qu’elle était aussi autre chose que de la danse. Pastourelle de Francis Poulenc…
La musique attaquait, j’attendais quelques mesures et je sautais en scène. Aussitôt, je devenais une petite fille en promenade, une petite fille capricieuse qui se hissait nonchalamment sur ses pointes et qui, fatiguée par cet effort, se laissait tomber à terre. La petite fille soupirait, s’étirait, faisait des grâces à l’invisible ; elle jouait avec son chapeau et, sans savoir pourquoi, recommençait sa promenade entrecoupée de bonds et de pointes. La petite fille tournoyait puis, délibérément, tournait le dos et s’en allait en se dandinant. Coquette, provocante, elle se retournait, riait, tirait la langue et bondissait hors du jeu.
[...]

Odette Joyeux, L’Âge Heureux - Côté Jardin, Chapitre XV

Aurélie Dauvin © En ré Créations.

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