La Danse en Ré Créations - Arabesques - Divertissements

Odette Joyeux, Le Trésor des Hollandais

Bicou et Jacinthe... Et les bijoux de Coppélia
ou
Comme on joue aux gendarmes et au voleurs à l'Opéra
- Livre[t] d'Odette Joyeux ; décors et costumes de Philippe Daure.

© Librairie [Editions] Hachette, 1969 - Collection de la [Nouvelle] Bibliothèque Rose.

Parce que l'éditeur a aimablement accepté la copie sur ces pages de chaque temps de cette aventure de L'Âge Heureux, tu en [re]li[e]ras les épisodes grâce à la Table [des matières] !

Le Trésor des Hollandais
Mon livre d'enfance...
(Photographie : Nathalie Dauvin)

TABLE [des matières]


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JOURNAL DE BICOU
I

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Je m'appelle Bicou, Bicou Berger. J'ai douze ans et je suis élève à l'école de danse de l'Opéra. Quand on parle des rats de l'Opéra tout le monde imagine des petites filles en tutu. Eh bien, non, moi, je suis un garçon, et les garçons, quand ils deviennent de grands danseurs, des étoiles, ils sont peut-être encore plus célèbres que les danseuses. Ils deviennent "légendaires", comme Vestris, Nijinski ou M. Noureev. Je dis "monsieur" parce qu'il est vivant, lui. Je le vois de près quand il vient danser à l'Opéra. Nous rêvons tous de son talent et de sa gloire. Mais, pour moi, cette gloire me donne des regrets car je ne peux m'empêcher de penser à mon frère, Stéphane. Lui aussi, il aurait pu devenir un danseur "légendaire". Hélas ! il a eu un accident de voiture. Encore heureux qu'il ne soit pas mort ! Quel chagrin pour papa et pour moi. Je ne parle pas de maman, parce que je l'ai perdue alors qu'elle me donnait la vie. Donc l'accident de Stéphane aurait pu être tragique. On l'a guéri. Il a l'air comme tout le monde, il peut même danser, comme dansent des Fred Astaire, des Gene Kelly, mais jamais plus comme M. Noureev, et ça, c'est terrible.

A cause de cet accident, mon cher Stéphane est quand même devenu le héros d'une histoire extraordinaire. Je profite des vacances pour l'écrire afin de ne pas l'oublier.

Voici donc l'affaire du "trésor des Hollandais".

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La porte interdite

Depuis deux ou trois jours, on ne parlait que du trésor des Hollandais dans les journaux, à la radio, à la télévision. Un formidable hold-up, le "hold-up du siècle", disait France-Soir. Des diamants, des pierres précieuses avaient disparu entre Amsterdam et Paris. Papa, qui est bijoutier, s'intéressait à cette affaire.

On en parlait, à la maison, de ce trésor ! et des diamantaires qui offraient des fortunes pour qu'on les aide à le retrouver !

Papa, bien sûr, ne pouvait pas rivaliser avec ces diamantaires de renom international. Il n'a qu'une toute petite bijouterie. Dans le quartier, les gens viennent acheter chez lui des cadeaux, des montres et des médailles pour les communions ou pour les anniversaires. On trouve aussi chez nous de l'orfèvrerie argentée, des pendulettes. Ce n'est pas le Pérou, mais ça brille.

Donc, papa suivait l'affaire du trésor comme on suit un feuilleton à la télévision. Mais pour moi, ce qui comptait plus que tout, c'était la perspective de l'examen. Il faut être à l'Opéra pour savoir ce que l'examen de danse représente. C'est un événement, une épreuve qui nous remplit de peur et d'espoir et nous fait travailler, travailler jusqu'à perdre haleine. En plus, il faut être bien sage car tout compte : la danse, les études et la discipline.

Vous me direz : quel rapport peut-il y avoir entre un hold-up et l'examen de l'école de danse, entre les diamants et un rat ? Vous allez voir.

Le trésor disparaît

Ce soir-là, à l'Opéra, on donnait Coppélia. Il y avait dans le corps de ballet une agitation plus grande qu'à l'ordinaire. Le lendemain, l'Opéra partait en tournée pour l'Amérique. Ils ont vraiment de la chance, les "grands", de partir comme ça en tournée à l'étranger. Vivement que je sois grand pour pouvoir partir comme eux. Faire le tour du monde en dansant, cela Jules Verne ne l'avait pas prévu.

On jouait pour la dernière fois le ballet Coppélia. C'est l'histoire d'un vieux magicien qui essaie de transformer un mannequin, grandeur nature, en vraie jeune fille. Tout le monde s'y laisse prendre, sauf Swanilda qui découvre que cette beauté n'est qu'un automate, une poupée, dont son fiancé, Franz, avait eu la bêtise de tomber amoureux ! Mais Swanilda n'est pas bête, elle leur jouera un bon tour… en prenant la place du mannequin.

Pour dire au revoir à Paris, chacun voulait danser encore mieux que d'habitude. Mes camarades et moi, nous ne voulions pas manquer ça ! Aussi, comme nous n'avons pas le droit de rester en coulisses, nous nous sommes faufilés dans les cintres. Les cintres, c'est un endroit merveilleux, tout en haut de la scène. De là, on domine le plateau d'une hauteur à donner le vertige. Il paraît que c'est dangereux. Mais, écoutez un peu. Donc, nous étions dans les cintres. Ça aussi, c'est défendu… d'ailleurs, tout est défendu aux enfants, à l'Opéra ; alors, on est bien obligé, de temps en temps, d'être un peu désobéissants, histoire de s'amuser.

Serrés les uns contre les autres, nous étions mieux qu'aux premières loges et nous pouvions admirer de tous nos yeux ce qui se passait sur scène.

Nous admirons le vieux magicien, le décor du deuxième acte, chez Coppélius, les énormes machineries, les cornues aux gros ventres, les automates drôles comme des clowns, lorsque apparaît Mademoiselle Desbois, la danseuse- étoile. Elle interprète le principal rôle, celui de Swanilda, la rivale de Coppélia. Jacinthe s'est penchée pour mieux la voir. J'ai peur qu'elle tombe, je la retiens par son tutu. Jacinthe est ma meilleure amie, un rat comme moi. On s'amuse bien tous les deux. Elle est très jolie, Jacinthe, et elle danse très bien ; elle ne cesse de faire des progrès. Elle veut faire honneur à Mademoiselle Desbois qui est sa "petite mère". A l'Opéra, on peut se choisir des parents, des "petits pères", et des "petites mères". Evidemment ce ne sont pas des vrais papas, ni des vraies mamans. On les choisit parce qu'on les admire, parce qu'ils nous conseillent, et aussi pour ne pas se sentir trop perdu dans la maison. Mon "petit père" est M. Selva, le maître de ballet, un ami de Stéphane.

Sur la scène, les danseuses découvrent Coppélia, sagement assise sur son estrade. Alors, en vitesse, Olympe Desbois enlève le mannequin, enfile son costume, ses bijoux, s'assied à sa place et prend exactement la même pose. Bibiche, une de nos camarades parmi les plus petites, nous pose aussitôt des tas de questions ; elle ne comprend jamais rien toute seule, il faut tout lui expliquer : "Pourquoi elle se déshabille, Mademoiselle Desbois ? - Pour prendre la place de la poupée Coppélia. - Pourquoi danse-t-elle comme un automate, Mademoiselle Desbois ? - Pour tromper le vieux Coppélius et reprendre son fiancé…"

Comme elle est belle ! comme elle danse bien Mademoiselle Desbois ! Nous ne pouvons pas la quitter des yeux…, le vieux Coppélius non plus d'ailleurs.

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Il la trouve si merveilleuse, il l'aime tant qu'il la couvre de bijoux. Elle en est éblouissante, brillant de mille feux.

Pour la première fois, nous voyons le spectacle tout entier, jusqu'à la fin. Lorsque le rideau tombe, un tonnerre d'applaudissements monte jusqu'à nous. Notre cœur bat de joie, comme si ces bravos étaient un peu pour nous.

A cause du départ, il faut vite emballer décors, accessoires et costumes ; déjà les machinistes courent de tous côtés, comme des fourmis.

Pour nous, il est temps de retourner "en loge". Au moment où nous allons quitter notre poste d'observation, voilà que l'accessoiriste, chargé de Coppélia, apparaît ; il a dû monter directement par l'escalier à vis qui relie la scène aux cintres, où il vient ranger le mannequin. Nous nous blottissons dans un coin sombre, serrés les uns contre les autres, retenant notre souffle. Une chance, il ne nous a pas vus, attentif à bien fixer le mannequin. Nous attendons son départ. D'en bas monte la voix de M. Selva, amplifiée par un micro : "Mesdames, messieurs, merci. La représentation de ce soir a été parfaite. J'espère que vous danserez aussi bien à Montréal. Encore merci et à demain." Sur la scène, parmi les danseurs et les machinistes qui s'agitent, je reconnais Stéphane. Il vient de la salle en passant par la petite porte réservée aux gens de la maison. Il a dû aller voir le spectacle. Un gros monsieur le suit… Tiens, Stéphane lève la tête vers les cintres. Est-ce qu'il peut nous voir ?

L'accessoiriste a fini d'amarrer Coppélia; il repart dans les profondeurs, par où il est venu. Coppélia brille dans la pénombre, elle est si belle !

Maintenant, c'est la voix de M. Dumontier qui claironne pour donner les consignes de départ. M. Dumontier est notre régisseur. Bien entendu, entre nous, nous l'appelons "Dudu".

Enfin, nous nous décidons à quitter les cintres. Au moment où nous allons franchir la porte rouge, la porte interdite, je me trouve nez à nez devant qui ?… Devant Stéphane. Mauvaise surprise. Je ne suis pas fier d'être pris en flagrant délit de désobéissance. Je l'aime beaucoup, je ne veux pas lui faire de peine, et il a vraiment l'air très mécontent de nous trouver là.

"Qu'est-ce que tu fais? me demande-t-il, furieux !

- On ne faisait rien de mal. On voulait regarder, et comme on n'a jamais le droit de rester dans les coulisses…"

Stéphane me coupe la parole :

"Ici, non plus, vous n'avez pas le droit."

Je le supplie :

"Ne sois pas fâché, je ne recommencerai plus.

- Tu ferais mieux de penser à ton examen !"

Mon examen, j'y pense, bien sûr, mais je pense aussi à la promesse de Stéphane : m'emmener à l'Oiseau de Feu. L'Oiseau de Feu est un cabaret-théâtre, très à la mode, où il danse depuis qu'il a quitté l'Opéra.

Quitter l'Opéra, voilà le drame de mon frère… Jamais plus il ne pourra être un grand danseur classique, jamais plus il ne pourra danser sur la scène de l'Opéra, jamais plus il ne sera le partenaire d'Olympe Desbois. Pourtant, il n'a pas manqué de courage après son accident, pour se rééduquer, reprendre l'entraînement afin de ne pas renoncer tout à fait à sa vocation. Ainsi il a réussi à créer un ballet d'une forme très moderne et très originale, paraît-il. Un ballet qu'il donne chaque soir à l'Oiseau de Feu.

Puisque l'occasion se présente, profitons-en. D'autant plus que, pour lui aussi, ce sera la dernière représentation, car demain il part. Comme l'Opéra… Hélas ! lui, ce n'est pas en tournée officielle avec des ambassadeurs et des hymnes nationaux ! Mais enfin, il part aussi et, justement, pour Montréal. Comme ça, là-bas, il retrouvera ses copains, M. Selva et Olympe.

"Puisque tu es là, Stéphane, tu m'emmènes, hein ? C'était promis.

- Non, pas ce soir."

Pendant que je discute avec lui, Jacinthe et nos camarades se faufilent dans le couloir où ils m'attendent avec une certaine inquiétude.

Je suis entêté, j'insiste : chose promise, chose due…

"Pourquoi, pas ce soir ?

- C'est impossible… et puis tu ne le mérites pas !

- Oh! toi aussi tu as fait des blagues quand tu étais petit ; c'est toi qui me l'as dit !"

D'habitude, il riait, mais là, rien à faire… il ne rit pas ! Tant pis. En moi-même je décide de l'attendre à la sortie, comme ça, il sera bien forcé de m'emmener.

Pendant que nous nous préparions dans nos loges, l'accident a eu lieu. Les machinistes et les accessoiristes continuaient à préparer tout le matériel. Dudu criait de plus en plus fort : "Pressons, pressons ; tout doit être à Orly dans une heure, pressons, pressons." Tout d'un coup, ils ont vu un corps plonger du haut des cintres, une longue chevelure dorée tournoyer dans l'air. C'était Coppélia qui s'écrasait sur la scène… Tout le monde a crié. Il y a eu un affolement général. M. Selva est accouru et a constaté les dégâts. Pauvre Coppélia, elle n'était pas belle à voir et elle n'était plus en état de voyager. Comme on le dit d'un malade gravement atteint, elle n'était pas transportable. Il fallait la soigner d'urgence. Une équipe de spécialistes a été chargée des opérations ; accessoiristes, coiffeurs, etc., furent désignés pour passer la nuit auprès d'elle. Ils rouspétaient bien un peu, mais le spectacle avant tout. C'est la loi du théâtre. Le ballet devait partir au complet, et Coppélia faisait partie de la fête.

Dans notre loge, je finissais de m'habiller. Jacinthe est montée dans celle de Mademoiselle Desbois pour lui demander une faveur. Elle voudrait accompagner sa petite mère à Orly, comme moi j'avais envie d'accompagner M. Selva.

Aussitôt prêt, je galope dans les escaliers et les couloirs pour retrouver Jacinthe. Pour aller plus vite encore, je descends à califourchon sur la rampe ; j'adore ça. A l'arrivée, au pied de l'escalier, je tombe à genoux devant Jacinthe, couronnée d'un magnifique diadème. Je comprends qu'elle donne un coup de main à Andrée, l'habilleuse de Mademoiselle Desbois, pour ranger dans une grande panière des tutus, des maillots, des chaussons, le coffret aux bijoux… Jacinthe est tellement mignonne ainsi, avec toutes ces pierreries sur la tête, que je ne peux m'empêcher de m'exclamer :

"Voilà la plus belle !"

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Elle sourit. Elle rougit. Alors me vient tout à coup l'idée de faire comme Coppélius. J'imite le magicien de mon mieux, comme je l'ai vu faire sur la scène tout à l'heure. Je danse autour d'elle. Je lui offre les bijoux du coffret et je lui passe un collier autour du cou. Jacinthe est rayonnante. L'habilleuse ronchonne ! Nous retardons ses rangements. Mais nous, on s'amuse, on danse et on rit, de tout notre cœur. Un vrai bonheur.

Hélas ! Dudu nous a surpris et il nous a grondés ; il nous a même menacés de nous enfermer toute la nuit dans le théâtre… avec le fantôme.

Nous avons vite remis les bijoux dans leur coffret et nous sommes repartis à toute allure. Dans notre précipitation, Jacinthe avait gardé le collier, aussi a-t-il fallu revenir sur nos pas pour le remettre avec les autres bijoux.

Nous ouvrons le coffret. Incroyable ! Il est vide. Nous n'avons plus envie de rire et la surprise nous coupe la parole. Nous réfléchissons et décidons de ne rien dire, car Dudu nous a vus jouer avec les bijoux ; s'il allait nous accuser ! Tout de même, c'est extraordinaire, comme de la magie. Et si c'était un coup du fameux fantôme, pour nous prouver qu'il existe et qu'il ne faut pas se moquer de lui ? Mais non, mais non, ces événements me font dire des bêtises; d'ailleurs, Stéphane m'a certifié que les fantômes n'existaient pas, ni à l'Opéra, ni dans les châteaux écossais, ni ailleurs. Alors, où viennent de passer les bijoux de Coppélia ? Qui les a pris ? Et pourquoi ? Il vaut mieux que nous retournions dans la loge. En hâte, Jacinthe s'est débarrassée du collier en le jetant dans la panière.

Dans la cour de l'Opéra, nous attendons la maman de Jacinthe. C'est elle qui nous ramène en voiture le soir, après le spectacle.

Jacinthe m'apprend que Stéphane est allé dans la loge d'Olympe Desbois. Il avait l'air triste, mon frère. Sans doute parce qu'ils ne danseront pas ensemble à Montréal. Je me doute qu'il l'aime bien, Mademoiselle Desbois, comme moi j'aime bien Jacinthe.

Jacinthe a obtenu la permission demandée : rendez-vous demain matin à dix heures dans la cour de l'Opéra pour accompagner Mademoiselle Desbois, M. Selva et Coppélia. Ainsi, même si nous n'allons pas jusqu'au bout, nous aurons un peu l'impression de faire partie du grand voyage.

D'un coup de klaxon, la maman de Jacinthe nous annonce son arrivée. Elle me demande si elle me ramène à la maison comme d'habitude, mais ma décision est prise : j'attends Stéphane. Elle s'étonne. Elle insiste, me disant que Stéphane doit être déjà parti. Alors, je lui demande de me déposer à l'Oiseau de Feu ; comme ça, Stéphane sera bien forcé de me garder avec lui et je verrai son ballet. Jacinthe est un peu jalouse. Elle serait curieuse aussi de voir ce spectacle tellement différent de ceux de l'Opéra.

Lorsque nous arrivons devant le cabaret-théâtre, elle demande :

"Et si on restait avec Bicou pour voir danser Stéphane ?"

Mais sa maman répond qu'elle doit aller se coucher. Il s'agit d'être en forme pour l'examen qui a lieu après-demain. Jacinthe essaie d'insister :

"Mais puisque Bicou a l'autorisation !… Lui aussi il va passer l'examen.

- Oui, mais Bicou est un homme…"

L'Oiseau de Feu

Devant l'établissement, il y a un portier en uniforme galonné. Il se précipite pour ouvrir la portière, la casquette à la main… Je descends. Il est plutôt surpris ; évidemment, les clients de mon âge doivent être rares, mais la maman de Jacinthe le rassure :

"C'est le petit Berger. Il vient retrouver son frère. Je vous le confie."

Par la vitre arrière, Jacinthe me fait des signes en me criant, un regret dans la voix :

"Amuse-toi bien. Tu me raconteras ? A demain! "

La voiture s'éloigne dans la nuit. Guidé par le portier, j'entre. Curieux et intimidé à la fois car jamais je n'ai mis les pieds dans un cabaret-théâtre. D'abord, je trouve que cela manque de lumière et qu'il fait trop chaud. Mais les yeux s'habituent à l'éclairage indirect et je découvre petit à petit combien la décoration est riche.

Des garçons s'affairent pour servir des clients qui semblent tous préférer le champagne ou le whisky à la grenadine ou au coca. Les dames portent de belles robes, certaines étalent des bijoux aussi gros que ceux de Coppélia, mais sans doute plus vrais.

Dans le fond de la salle, je découvre la scène. Mon Dieu, qu'elle est petite à côté de celle de l'Opéra. Je me demande comment Stéphane peut danser un vrai ballet là-dessus !

Un monsieur très élégant qui doit être le patron, M. Moralès, fait signe à une hôtesse. Elle vient vers moi et m'installe à une table près du bar, dans un coin encore plus sombre que le reste de la salle. Je pense qu'elle cherche à me cacher parce que je suis un petit garçon… Décidément, pour voir un spectacle, il faut toujours que je me cache. A l'Opéra, pour voir Coppélia, ici pour voir Stéphane !

Mais pour moi, le spectacle a déjà commencé. J'observe ce qui se passe autour de moi. Une jeune fille vend des fleurs, une autre des cigarettes, un maître d'hôtel dépose devant moi une magnifique glace de toutes les couleurs, avec une montagne de crème chantilly et des raisins secs, arrosés de sirop de cassis. De quoi attendre patiemment l'apparition de Stéphane.

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Tout à coup, deux nouveaux clients viennent s'installer au bar, dans mon dos. Le patron se précipite vers eux en disant :

"Bonsoir, monsieur le commissaire. Que puis-je vous offrir ?"

Tiens, des policiers, comme Bourrel ou Maigret ; pourtant ils ne leur ressemblent pas. Je me demande ce qu'ils peuvent bien faire à l'Oiseau de Feu ?

"Je vous offre le champagne, monsieur le commissaire ? dit M. Moralès.

- Non, merci, deux bières suffiront."

Disant ces mots, le commissaire m'aperçoit et fronce les sourcils. Vite, je baisse le nez vers ma glace.

Et Stéphane ? il n'arrive pas ? Quelle heure peut-il être ? Près d'une heure du matin, certainement. Maintenant que ma glace est avalée, je commence à m'impatienter. D'ailleurs, je ne suis pas le seul, tout le monde attend le début du spectacle : les clients, les deux policiers et un nouvel arrivant. Je le reconnais tout de suite, celui-là. C'est le gros monsieur que j'ai vu avec Stéphane à l'Opéra; il a l'air de bonne humeur, tout réjoui, il chantonne un air de Coppélia. La caissière le questionne :

"Alors, monsieur Lulu, c'était beau l'Opéra ?

- Très beau ! ils vont être gâtés au Canada."

Tout à coup, ce M. Lulu s'aperçoit que le commissaire l'écoute avec beaucoup d'intérêt… Envolée, sa bonne humeur. Il n'a pas l'air fier d'avoir été à l'Opéra ! Je ne vois pas pourquoi.

La danse, le ballet… Stéphane… Mais que fait-il ? Pourquoi ne commence- t-il pas ?

Enfin, je respire. Le voilà qui arrive : il a l'air nerveux. Evidemment, lui qui n'aime pas être en retard et qui me dit souvent : "L'exactitude est la politesse des rois" ! Pour faire cette tête-là, j'imagine qu'il a eu un ennui grave. M. Lulu se précipite vers lui et le débarrasse de son sac, après lui avoir glissé quelques mots à l'oreille. Quelque chose de désagréable à en juger par sa mimique… Stéphane court en direction des coulisses pour se changer.

Le début du spectacle est annoncé. Chacun attend le lever du rideau. Les musiciens attaquent l'ouverture. Le commissaire et son adjoint sont toujours au bar et boivent de nouvelles bières. L'hôtesse m'apporte un jus de pamplemousse.

Et le spectacle commence.

Quel drôle de ballet ! C'est l'histoire d'un petit garçon qui aime un oiseau. Le petit garçon grandit, devient un homme, il voudrait voler et planer comme l'oiseau.

Mais… Il y a vraiment des gens mal élevés. Sans même attendre la fin, un monsieur se lève et quitte la salle. Est-ce qu'il ne trouve pas que Stéphane danse merveilleusement ? Moi, je ne me lasserais jamais de le voir évoluer avec autant d'aisance. Voilà que les policiers prennent aussi la poudre d'escampette. Eux, il est possible que le devoir les appelle.

Heureusement, Stéphane et ses partenaires n'ont rien remarqué. Ils dansent, envoûtés.

Le ballet se poursuit. Il raconte toute la vie d'un homme.

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On comprend très bien. L'école, le service militaire, le mariage, la guerre ! C'est drôle comme une caricature, mais en y réfléchissant, c'est plutôt triste. Et toujours cet oiseau qui représente la grâce et la liberté.

Un grand succès. Le public applaudit très fort. J'ai retrouvé toute ma joie. Mon cœur bat comme un tambour. C'est encore plus beau que tout ce que j'ai imaginé. Je suis certain maintenant que Stéphane est toujours un grand danseur, plus un danseur classique, mais tout de même un grand danseur et j'ai hâte de le féliciter. Mais je n'ose pas me lever et courir en coulisses sans avoir payé mes consommations. Je fais signe à l'hôtesse qui m'a servi, en lui tendant un billet de dix francs… Elle le repousse en souriant :

"Sauve-toi. Va retrouver ton frère dans sa loge, dit-elle en m'indiquant la porte des coulisses."

Des coulisses ! Si on peut dire, quand on connaît celles de l'Opéra ! En fait, je me trouve dans un minuscule couloir en zigzag. Sept ou huit portes, sans aucun nom dessus. Comment faire pour trouver la loge de Stéphane ? Je ne peux tout de même pas les ouvrir toutes ! L'une d'elles est entrebâillée, des voix me parviennent. Je vais pouvoir me renseigner.

Je tends l'oreille, je jette un coup d'œil. Le monsieur mal élevé, celui qui a osé partir tout à l'heure pendant le spectacle, parle avec M. Lulu. J'espère qu'il n'est pas venu pour critiquer le ballet de Stéphane… Pas du tout. Ils parlent de bien autre chose… C'est plus fort que moi, je tends l'oreille davantage. Pourvu que personne ne me surprenne.

"Ecoute, Kodo, dit M. Lulu, il y a eu un accroc…

- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? demande le dénommé Kodo. Je ne me suis pas donné tout ce mal pour que les pierres restent en France. Tu devais t'en occuper personnellement. Quelle idée aussi de confier ça à un amateur !

- Je te ferai remarquer que l'amateur connaît l'Opéra mieux que moi.

- Alors, on est à la merci de n'importe qui… Moi j'ai fait mon boulot, à vous de faire le vôtre. Va me chercher le patron."

M. Lulu passe comme une flèche dans le couloir. Sans même me voir. Il entre dans une autre pièce : la loge de Stéphane. Je l'aperçois. La porte se referme à mon nez, pourtant j'entends mon frère qui discute avec M. Moralès. Au-dessus de la porte, il y a une lucarne ouverte : une chance pour les curieux ! Evidemment, je n'ose pas entrer ; je préfère attendre, car j'ai l'impression qu'ils se disent des choses graves et je ne veux pas les déranger.

"Je sais, je vous dois tout, dit Stéphane à M. Moralès. Vous m'avez permis de remonter sur scène. Mais maintenant, je refuse de tremper dans ce trafic. J'ai compris…"

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Moi, en revanche, je ne comprends rien.

"Mon pauvre petit, je te croyais plus intelligent", dit M. Moralès.

Ça, alors ! Il est pourtant intelligent, mon frère ! Qu'est-ce qu'il se croit ce Moralès ? Et il continue.

"Evidemment, tu es un artiste."

Ah ! quand même, il se décide à le féliciter !

"Mais maintenant, tu n'as plus le choix. Il faut que tu ramènes Lulu à l'Opéra, le plus vite possible."

Là-dessus, la porte s'est ouverte brusquement et M. Moralès, suivi de Lulu, est allé retrouver M. Kodo. J'en profite pour me glisser derrière eux et je me jette enfin dans les bras de Stéphane.

"Tu as été formidable ! Tu m'as fait bien rire quand tu jouais le bébé !" Stéphane est heureux de mes compliments, mais il s'étonne :

"Comment es-tu venu ?"

Alors, je lui avoue mon petit stratagème. Il a plutôt envie de rire que de me gronder. Mais à ce moment, Lulu revient. Il entre sans frapper. Aucune éducation ce bonhomme ! Il porte le sac de Stéphane. Mon frère change de visage. Lulu a un ton de commandement et de menace :

"Alors, on y va ?"

Stéphane s'est retourné vers moi en disant :

"Il faut d'abord que je reconduise Bicou.

- Pas question, dit Lulu. On va le mettre dans un taxi. Nous avons besoin de toi… Il n'y a pas de temps à perdre."

Stéphane réplique qu'il ne me laissera pas rentrer seul et qu'ils ont le temps de me raccompagner. Lulu n'a pas l'air content. Visiblement, je le dérange celui-là.

Nous voilà en route, tous les trois, à travers la ville où tout dort. Jamais je ne suis rentré aussi tard. Je suis un noctambule puisque je suis éveillé en pleine nuit. Je suis bien, blotti contre mon frère. Il croit que je dors. Pas du tout. Je réfléchis. Je pense. J'essaie de ne rien oublier. Pour pouvoir tout raconter demain à Jacinthe.

Lulu conduit, Stéphane lui indique le trajet. Le chauffeur rouspète ; il trouve le temps long ; il dit que nous habitons au diable… Si cela ne lui plaît pas, il n'avait qu'à rester à l'Oiseau de Feu. Nous, on se passerait bien de lui.

Enfin, nous arrivons. De la lumière filtre à travers le store de la boutique. Il fallait s'en douter : papa ne dort pas, il est inquiet.

Avant d'entrer, je dis à Stéphane :

"Tu diras à papa que c'est toi qui m'as emmené, hein ? Puisque tu me l'avais promis."

Lulu, resté derrière son volant, grogne :

"Fais vite, hein ! Assez de temps perdu pour la famille !"

Ah ! il ne me plaît pas ce M. Lulu ! C'est pourtant important la famille. La meilleure preuve… notre père, il fait tout pour remplacer la mère que nous n'avons plus. Ce soir-là, il a dressé le couvert et un petit souper nous attend. Il connaît bien notre appétit, papa. Il sait que les danseurs mangent comme des travailleurs de force. Il a même mis du champagne au frais pour fêter le départ de Stéphane. Boire à sa guérison et à ses succès.

Hélas ! Stéphane n'a pas le temps de souper. Deux doigts de champagne et le voilà reparti. Papa est un peu déçu, mais il comprend. Stéphane est grand maintenant. Il peut faire tout ce qu'il veut, lui… Il est majeur, il est libre.

Comme c'est dur de s'endormir après une telle soirée ! Il s'en est passé des choses… Tout cela me trotte par la tête. A l'Opéra, la chute de Coppélia, le coffret mystérieusement vidé… A l'Oiseau de Feu, les conversations bizarres que j'ai surprises ; ce M. Kodo qui parlait de "pierres"… Il ne s'agissait sûrement pas des cailloux dont on fait des routes ou des maisons ! Pour les bijoutiers, les "pierres", ce sont les diamants, les rubis, les saphirs, les émeraudes… Alors ?…

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Feuillette la suite du Trésor des Hollandais !

Aurélie Dauvin © En ré Créations.

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