La Danse en Ré Créations - Arabesques - Divertissements

Odette Joyeux, Le Trésor des Hollandais

TABLE [des matières]


JOURNAL DE BICOU
II

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Un attentat à l'Opéra

Le lendemain matin, j'arrive bon premier à l'Opéra. La voiture de Dumontier est déjà là. Sur le sol, la panière ouverte attend Coppélia. Coppélia, est-elle réparée ? Oui. Justement voilà Dudu qui la porte dans ses bras avec un sourire triomphant. Madame Andrée, l'habilleuse, le suit les bras chargés de paquets. Au même moment, M. Selva et Mademoiselle Desbois descendent d'un taxi.

Aussitôt, Mademoiselle Desbois monte avec Andrée dans sa loge, pour aller chercher d'autres valises, tandis que M. Selva s'occupe avec Dudu de l'emballage de Coppélia. Ils la déposent délicatement dans la panière.

Posée sur les jupons de Mademoiselle Desbois, elle est comme dans un berceau. C'est vraiment joli !

Jacinthe arrive à son tour. Juste à temps pour admirer Coppélia avant que le couvercle ne soit rabattu.

Mais quand ils veulent installer la panière à l'intérieur de la voiture, impossible. Dumontier décide :

"Mettons-la sur le toit."

Heureusement, il y a une galerie. Et hop ! la panière rouverte, Coppélia ressortie; il la donne à Jacinthe en disant :

"Tiens, c'est de ton âge ; joue à la poupée."

C'est vraiment drôle, Coppélia est deux fois plus grande que Jacinthe !

Puis, il dépose le coffret à ses pieds. Jacinthe me regarde. S'il l'ouvre ? Je me demande ce qu'ils feront sans les bijoux… Mais si on dit que le coffret est vide, c'est sur nous que tout va retomber.

La panière est sur le toit. Dudu commence à l'attacher, aidé de M. Selva. Quand tout à coup, l'habilleuse arrive en hurlant :

"Monsieur Dumontier, monsieur Dumontier, venez vite ! Un drame dans la loge de Mademoiselle Desbois… Le pompier, le pompier…"

Dudu l'interroge :

"Quoi, le pompier ?

- Assommé !"

Dudu se précipite, suivi de tout le monde, sauf Jacinthe, la pauvre, qui reste avec le mannequin sur les bras.

Dans la loge de Mademoiselle Desbois, ce n'est pas beau à voir. Le pompier est allongé, la tête sous la douche, ficelé comme une momie.

Après avoir palpé le pompier, M. Dumontier annonce :

"Il est vivant. Appelez Police- Secours. Vous, partez avec ma voiture, il ne faut pas manquer l'avion."

Dudu a raison, il ne faut pas manquer l'avion. M. Selva redescend, je le suis à toutes jambes.

Je commence à raconter l'affaire du pompier à Jacinthe qui est toute drôle en m'écoutant et qui s'écrie :

"Je sais, je sais… ce sont des voleurs !"

L'habilleuse a entendu et elle s'en mêle :

"Des voleurs à l'Opéra ?"

Mais Jacinthe s'entête :

"Oui, des voleurs. Je viens de les voir se sauver. Ils ont volé les bijoux. Ils ont volé les bijoux de Coppélia, le coffret est vide."

Andrée se baisse et l'ouvre. Il est plein. Rageuse, elle prend le mannequin des bras de Jacinthe :

"Tu crois qu'il n'y a pas assez d'histoires comme ça, il faut encore que tu en inventes, maintenant !"

Coppélia a repris sa place dans la panière, le coffret est à ses pieds. Tout le monde embarque. Jacinthe et moi montons derrière, enfouis au milieu des valises et du fouillis.

Mais l'histoire du coffret trotte dans la tête de Jacinthe, et elle ne peut s'empêcher d'en reparler. J'ai du mal à la faire taire, elle insiste :

"Le coffret était vide hier, hein, Bicou ?"

Qu'elle est bavarde, Jacinthe !

Plus un instant à perdre ! M. Selva le sait bien. Il fait du slalom, comme Killy, entre les voitures. J'ai mal au cœur, Jacinthe aussi. Mademoiselle Desbois s'inquiète :

"Ne va pas trop vite, la panière bouge dans les virages; il ne faudrait pas la perdre…"

Les quais, porte d'Orléans, l'autoroute du Sud; de plus en plus vite, nous approchons. L'heure du départ aussi. Une vraie course contre la montre, qu'il faut gagner coûte que coûte.

Enfin l'embranchement d'Orly est en vue.

A ce moment, un bout de corde se balance devant le pare-brise. Tout le monde crie :

"La panière, la panière !"

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En effet, la panière commence à glisser du toit sur la route. Juste retenue à la galerie par un bout de corde, elle semble courir derrière la voiture.

Dans l'affolement, M. Selva manque l'embranchement qui conduit à l'aérogare, Il veut se rabattre, donne un brusque coup de volant et perd le contrôle de la voiture qui va capoter dans le fossé. Catastrophe !

Impossible de sortir. Je suis enseveli sous les valises. Olympe Desbois est assommée par l'émotion, Jacinthe sanglote, quant à M. Selva, il laisse échapper quelques jurons.

Mais un miracle se produit ! Stéphane, suivi de Lulu, se précipite pour nous extraire de la voiture. Je peux dire qu'ils sont accueillis comme des sauveurs !

Nous étions tout blancs ! Mais nous devenons verts lorsque nous constatons les dégâts : Coppélia, la pauvre, a été éjectée sur le macadam; de la panière s'est échappé tout un fouillis… et le coffret a semé une traînée de bijoux sur la route.

A chacun sa besogne.

M. Selva laisse Stéphane s'occuper d'Olympe, pour se précipiter vers Coppélia qui, décidément, n'est pas dans ses bons jours.

M. Lulu rassure et console Jacinthe. Puis avec l'autorité d'un agent de police, il arrête les voitures pour qu'elles n'écrasent rien. Son dévouement me surprend… Je me suis peut-être trompé sur son compte. Il a l'air vraiment gentil. Il aide même Jacinthe à ramasser les bijoux et à les remettre dans le coffret.

Les anges de la route

Mais nous gênons la circulation. Un embouteillage commence à se former. Des coups de klaxon impatients retentissent. Ce tintamarre est interrompu par les sirènes de deux motards qui arrivent vers nous.

M. Lulu colle le coffret dans les mains de Jacinthe et se dirige rapidement vers sa voiture. Mais le motard s'adresse à lui, en désignant Coppélia :

"Dites-donc, vous nous avez fait peur !"

Je comprends son erreur : il avait pris le mannequin pour une blessée.

Il regarde le déballage qui s'est répandu de la panière. Etonné, il demande :

"Qu'est-ce que c'est que tout ce saint-frusquin ?"

M. Selva lui explique :

"Nous sommes danseurs de l'Opéra. Notre avion… On va le rater ! On danse demain, à Montréal, Coppélia, le ballet…"

Les motards commencent à comprendre ! Du calme, du calme, on va vous envoyer une dépanneuse. Mademoiselle Desbois le supplie :

"Oh ! faites quelque chose, messieurs. On devrait déjà être à Orly. Tout le monde nous attend. Je vous en prie. Vite."

Les klaxons reprennent de plus belle. Il faut agir. L'un des motards rétablit la circulation. C'est alors que Stéphane a une idée de génie :

"On peut vous amener, nous. Ça gagnera du temps", propose-t-il.

Sitôt dit, sitôt fait. Je me joins à la chaîne formée pour transborder les bagages de la voiture de Dudu dans celle de Lulu. Il semble être seul, Lulu, à ne pas trouver fameuse l'idée de Stéphane. Mais il aide tout de même. Pendant ce temps, le deuxième motard appelle une dépanneuse par radio.

Avant de monter dans la "voiture-balai", Jacinthe jette un coup d'œil aux alentours. Elle ramasse encore un ou deux bijoux, comme on cueille des pâquerettes !

Il y a tellement de bagages… et de passagers que M. Selva veut mettre une valise dans le coffre.

"Impossible, j'ai perdu la clef", dit Lulu.

Ça ne fait rien, on se serrera !

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"en avant, pleins gaz"

Se serrer, c'est vite dit ! C'est déjà pire que dans le métro à six heures du soir.

Et la panière, où la mettre ? Il n'y a même pas de galerie sur le bolide de M. Lulu. A nouveau, Stéphane décide : "Reste là, Ludovic. Tu amèneras la voiture à Orly avec la dépanneuse et aussi la panière."

En voiture ! M. Selva et Stéphane à l'avant. Olympe se fait toute petite entre eux. Derrière, Jacinthe et moi, toujours engloutis sous les paquets. Nous sommes au complet ? Et Coppélia ? On allait l'oublier. Il n'y a plus de place pour elle ; c'est que ce n'est pas une poupée Barbie !

Au motard d'avoir une idée lumineuse. Il attrape brusquement Coppélia par la taille, saute sur son engin et installe le mannequin en amazone devant lui. En avant, pleins gaz. A grand renfort de sirène, il nous ouvre la route, comme aux personnalités officielles.

Notre arrivée fait sensation. Ce n'est pas tous les jours qu'un motard enlève un mannequin, et ouvre la voie à une danseuse-étoile ! Il faut voir les visages ébahis des voyageurs devant cette course éperdue, singuliers voyageurs et drôlement chargés !

Dans le hall de l'aérogare, les haut-parleurs lancent des appels :

"Allô ! Allô ! M. Selva et Mademoiselle Desbois, de l'Opéra, sont attendus pour le vol 09 à destination de Montréal. Embarquement porte 51. On demande M. Selva et Mademoiselle Desbois de toute urgence à l'embarquement."

En vitesse, les retardataires se dirigent vers les guichets. Jacinthe, Stéphane et moi, nous suivons avec les bagages. Le motard, au bas des escaliers mécaniques, rend Coppélia à M. Selva, comme à regret.

Une hôtesse guide les voyageurs vers la douane et les contrôles de police. Les formalités sont expédiées en vitesse. Avant de passer le portillon, Mademoiselle Desbois embrasse fort Jacinthe et lui reprend le coffret. M. Selva porte toujours le mannequin.

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Après avoir traversé la piste en courant, ils escaladent la passerelle. Les photographes et les reporters en usent de la pellicule ! Coppélia passe de main en main pour monter dans l'avion. Une dernière photo : directeur de la danse, étoile, poupée, coffret, tutus. On verra tout cela demain dans les journaux. Les policiers sourient : on n'a pas tous les jours l'occasion de s'amuser en service commandé.

Je bavarde avec Stéphane derrière les grandes vitres. Brusquement, Jacinthe nous abandonne et file vers l'une des portes d'entrée. Nous la suivons.

Les deux poings sur les hanches, elle est en train de guider de la voix les manœuvres de la remorqueuse qui ramène la voiture de Dudu, cabossée de partout, un phare écrasé. La calandre tordue semble exprimer une grimace de douleur. Et la grimace de Dudu lorsqu'il va voir son carrosse dans cet état !

M. Lulu est auprès de Jacinthe. Nous les rejoignons. Immédiatement, il questionne :

"C'est parti ?"

Rassuré par un signe de tête de mon frère, il pousse un profond soupir de soulagement. Puis, d'un pas décidé, va ouvrir le coffre de sa voiture d'où il sort le sac de Stéphane.

Jacinthe lui fait remarquer :

"Tiens, vous avez retrouvé la clef de votre coffre ? Vous aviez dit que vous l'aviez perdue !"

Il ne daigne pas répondre, mais je l'entends qui marmonne entre ses dents :

"Elle commence à m'agacer, cette mouflette !" Et, dans le coffre, il prend le sac noir et le passe à Stéphane.

Je suis intrigué. Le sac paraît très lourd. Pourquoi Lulu a-t-il menti ? Pourquoi n'a-t-il pas voulu ouvrir le coffre tout à l'heure devant les motards ? Je demande à Stéphane si ce sont ses affaires de danse, s'il n'a pas d'autres bagages. Coupant court à la discussion, un porteur s'adresse à nous en désignant une panière marquée "Opéra-Montréal", et posée au beau milieu du trottoir.

"Qu'est-ce qu'on fait de ça ?"

Lulu s'en fiche, mais Jacinthe intervient :

"Il faut absolument que ça parte aussi. Ils en auront besoin et puis, c'est la couchette de Coppélia."

Le porteur, obéissant, emporte la panière en direction de l'enregistrement ; nous suivons, sauf Stéphane qui dit à Lulu :

"Tu t'en occupes. Je vais téléphoner."

Alors que nous traversons à nouveau le hall, Jacinthe me dit :

"Ce sac noir, je l'ai vu ce matin. Il passait dans la cour de l'Opéra !"

Ma première réaction est de lui demander :

"Avec Stéphane ?"

Je respire lorsqu'elle me dit n'avoir vu que le sac ; mais au fond de moi, un doute vient de naître. Comme un automate, je suis en direction de l'enregistrement où Lulu, avec un grand sérieux, accomplit déjà l'expédition de la panière. Pendant qu'un employé remplit des liasses de papiers de toutes les couleurs, Jacinthe, très excitée, bavarde avec des airs de conspirateur.

"Vous avez vu, tout à l'heure, sur la route, après l'accident ? Il y avait plein de bijoux dans le coffret de Coppélia. Eh bien, hier, on les avait volés!"

M. Lulu, le visage crispé, bredouille :

"Des bijoux volés ? Ce n'est pas possible, ma petite fille. Il faudrait être idiot pour voler des trucs sans valeur."

Pendant que l'on colle des étiquettes sur la panière, elle demande avec beaucoup d'autorité :

"Quand est-ce qu'ils la recevront à Montréal ?

- Demain dans la journée. Toi aussi, tu es du voyage ? Tu veux qu'on t'expédie avec ?"

En disant "chiche", Jacinthe plonge la tête la première dans la panière. M. Lulu ne rit pas du tout ; il change même de couleur lorsque Jacinthe ressort comme un diable, en tenant un collier et une énorme bague restés accrochés dans le tulle d'un tutu.

"Regardez, regardez ce que j'ai trouvé ! Cela a dû tomber du coffret. Le coffret…"

Elle bondit vers le portillon des départs, criant, suppliant :

"Le collier de Mademoiselle Desbois, le collier du deuxième acte ! C'est à l'Opéra, il faut le leur donner."

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Une hôtesse répond à ses appels et court vers la piste d'envol. L'échelle est déjà retirée, le Bœing roule, s'éloigne. Ses moteurs tournent de plus en plus vite. Trop tard. L'hôtesse baisse les bras et fait demi-tour. L'Opéra est parti.

C'est alors que je remarque Stéphane qui sort d'une cabine téléphonique, le visage défait. Qu'a-t-il encore ? Une mauvaise nouvelle ? Il devrait pourtant être content de partir danser en Amérique. Moi, je l'envie beaucoup…

Regardant Stéphane bien en face, je lui demande :

"Qu'est-ce que tu as, mon vieux ? Tu es triste, tu as l'air malheureux ? Tu regrettes de ne pas voyager avec Olympe ? Ce n'est pas grave, tu vas la retrouver là-bas !"

Stéphane ne répond pas, je continue : "Tu peux bien me dire à moi ce qui ne va pas; je ne suis plus un bébé, tu sais ! Je te comprends, moi, je n'aimerais pas quitter Jacinthe."

Il me sourit et, entourant mes épaules de son bras, il me fait ses adieux. Je l'embrasse.

"Bon voyage, Stéphane. Surtout écris-moi. Je te souhaite un grand succès. A bientôt."

Et nous nous séparons.

Où est Jacinthe ? Là-bas avec l'hôtesse qui est revenue dans le hall et qui lui rend les bijoux. Qu'est-ce qu'on va en faire ? Chacun a son idée, et même M. Lulu, toujours prêt à donner des conseils. Il propose de faire un paquet et de l'expédier par la poste. A quelle adresse ? Il a l'air de croire qu'en mettant simplement "Mademoiselle Desbois, Opéra de Paris, Montréal", le paquet arrivera. Non, nous préférons le donner à M. Dumontier. Ce n'est pas un collier de plus ou de moins qui empêchera Olympe de danser !

Au revoir, M. Lulu. Au galop nous nous dirigeons vers l'autocar qui va nous ramener à Paris. Avant de grimper dans le car, Jacinthe cherche de la monnaie dans son cabas pour prendre son billet. Pour avoir les mains libres, elle passe le collier à son bras.

La voiture de M. Lulu vient s'arrêter tout près d'elle. Galamment, il lui propose :

"Venez, je vais vous ramener à Paris, vous serez plus vite arrivée."

Je me dis, ça c'est une aubaine ! Mais Jacinthe refuse. M. Lulu a l'air très étonné qu'elle ne veuille pas. Jacinthe est une fille très raisonnable et très prudente, elle lui répond :

"Non, monsieur, merci. Maman m'a défendu d'aller avec des gens que je ne connais pas."

Il insiste, mais rien à faire. Sa maman a défendu, n'en parlons plus. Jacinthe hausse les épaules, tourne les talons et me dit :

"Alors, tu rentres avec lui, ou avec moi ? décide-toi !"

Bien entendu, je préfère la compagnie de Jacinthe à celle de M. Lulu.

Après le car, l'autobus et enfin nous débarquons à l'Opéra. Dans la cour, une voiture de police. Il doit y avoir une enquête pour l'affaire du pompier. On va peut-être apprendre des choses !

A côté du concierge, un agent est en faction.

"On ne passe pas, les enfants, nous dit le concierge. Aujourd'hui l'Opéra est aux policiers."

Jacinthe plonge la main dans sa poche et présente le collier et la bague.

"C'est à Mademoiselle Desbois; elle les a perdus à Orly. Ce sont des bijoux qui servent dans Coppélia."

Mais le concierge est comme l'agent de police, il se fiche pas mal des bijoux de Coppélia. La preuve, c'est qu'il nous dit :

"Eh bien, pour aujourd'hui, vous pouvez les garder ; on ne vous les volera pas, allez ! Vous les rapporterez demain."

Puisque c'est comme ça, on les garde.

Allons aussi à notre cours particulier.

Le cours particulier

C'est jeudi aujourd'hui. Mais pour les enfants de l'Opéra, il n'y a pas de jeudi qui tienne et nous devons prendre des cours de danse tous les jours. Quand on danse, il ne faut jamais s'arrêter, même les étoiles ne connaissent pas de repos. Si on s'arrête, on se "rouille", tous les efforts sont à recommencer, tous les progrès sont perdus. Ce n'est pas le moment de se rouiller à la veille de l'examen ! Il faut travailler plus que jamais; d'ailleurs, quand on aime la danse, le travail est un plaisir. La semaine est une grande récréation, et seulement le dimanche on s'ennuie.

Donc en route pour le cours de M. Costelli.

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Main dans la main, nous voilà partis. Tout en marchant, Jacinthe fait tournicoter le collier autour de son poignet. Il brille de mille feux.

Le cours particulier est tout près de l'Opéra, rue Meyerbeer, sous le cinéma Paramount. On dégringole les escaliers qui conduisent aux sous-sols. C'est un étrange dédale de grosses tuyauteries et de bouches d'aération. Un endroit merveilleux pour jouer à cache-cache. Comme on est en avance, on en profite pour faire une petite partie. Quelques camarades se joignent à nous. Pour étonner les copains Jacinthe se pare des bijoux de Coppélia, et nous dansons autour d'elle en riant. Quand, tout d'un coup, une grosse main poilue s'abat sur l'épaule de Jacinthe ; nous poussons un hurlement.

Qui est là, devant nous ? M. Lulu. Encore lui !

Il nous dit, l'air embarrassé, qu'il vient inscrire sa nièce au cours de danse. Nous l'expédions au professeur. D'ailleurs, fini de jouer maintenant.

Notre leçon va bientôt commencer.

Tandis que Lulu parlemente avec M. Costelli, nous nous rendons dans les loges. Moi chez les garçons, Jacinthe chez les filles. Il faut revêtir notre tenue de danse. Le temps d'enlever les chaussettes et les pulls, les polos et les canadiennes, et d'enfiler le long collant noir et le maillot blanc réglementaires, puis, bien sûr, les chaussons. Pour les garçons, des petites pantoufles de peau noire, avec une semelle étroite comme une lame. Pour les filles, du satin rose et des bouts rembourrés qui sont comme des instruments de torture. On ne se met pas sur les pointes sans souffrir et Jacinthe a toujours mal aux pieds, Mademoiselle Desbois aussi d'ailleurs. Il y a même des danseuses qui s'enveloppent les doigts de pieds avec des escalopes; la plupart du temps, elles mettent plutôt du coton.

Une fois prêt, je retrouve Jacinthe et les autres filles. Leur tenue est très jolie. Ce n'est pas le beau tutu qu'elles ne portent que dans les grands ballets classiques, mais des collants roses et une sorte de maillot de bain bleu ciel bordé de volants comme une petite jupe. Elles doivent relever leurs cheveux et les tenir avec un ruban bleu également.

Au cours particulier, les parents ont le droit de venir. Il y a toujours des mamans et quelquefois des pères qui viennent voir nos progrès.

M. Costelli est un professeur formidable. C'est lui qui a formé Stéphane et il n'a pas que des enfants comme élèves, on rencontre aussi beaucoup d'étoiles qui viennent travailler sous sa direction.

On choisit les professeurs des cours particuliers, comme les petits pères et les petites mères de l'Opéra, suivant nos goûts et notre cœur.

Au cours particulier, on peut travailler avec des élèves de niveau différent. Devant les meilleurs, on voudrait rivaliser ; devant les petits, on cherche à se faire admirer. Tandis qu'à l'Opéra, chacun dans sa classe et pas de mélange.

M. Costelli a fait asseoir M. Lulu parmi les parents, pour qu'il puisse juger du cours et en parler à sa nièce ! Si elle ressemble à son oncle, elle ne doit pas être très douée… mais je suis méchant, et ce n'est pas parce que l'on dit : tel père, tel fils, que l'on peut dire tel oncle, telle nièce.

M. Costelli a pris son bâton. Nous, nous sommes déjà tous en place à la barre. Le pianiste plaque deux accords et la leçon commence.

La barre dure une demi-heure, ça vaut le bain de vapeur. Quand on a bien fait les exercices à la barre, on ruisselle. Mais l'entraînement est indispensable. Depuis les plus petits jusqu'aux plus grands, tous les danseurs doivent se plier à la discipline de la barre.

Je m'applique de tout mon cœur. La perspective de l'examen décuple la volonté. Je crois que M. Costelli est content de moi car il ne me lâche pas. Il est très sévère. Dans la danse, plus un professeur est sévère, plus c'est encourageant. Ça prouve qu'il s'intéresse à vous.

A l'exception de la barre et de l'adage que tout le monde exécute ensemble, la leçon comporte des exercices que nous exécutons deux par deux, ou quatre par quatre, par exemple : les sauts, les tours, la batterie, les manèges. Quand c'est à mon tour de souffler, je ne peux m'empêcher de regarder M. Lulu. C'est drôle, il transpire autant que nous.

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Il a reculé sa chaise et il me semble qu'il essaie de s'approcher de la porte de la loge des filles qui est restée à moitié ouverte. Je peux voir la robe à carreaux de Jacinthe, qui est accrochée un peu n'importe comment, les bijoux de Coppélia déforment sa poche.

M. Lulu tend la main vers cette poche. Il veut peut-être y faire rentrer tous les bijoux. Mais il prend une tape sur la main. Bien fait pour lui ! C'est une grande qui se change dans la loge et qui a dû trouver que ce monsieur avait bien du toupet ! Vlan, elle claque la porte.

Pour terminer la leçon : révérence générale au professeur. Nous, les garçons, les talons joints, la main droite posée sur le cœur, nous nous inclinons cérémonieusement. Quant aux filles, c'est le moment d'exécuter la fameuse révérence, aussi difficile qu'un exercice de virtuosité.

Voilà, la journée est finie. Il faut rentrer chez nous, où nous avons des devoirs. J'espère que papa pourra m'aider pour mon devoir de chimie. Il est très calé en chimie, papa, et en physique aussi. C'est pour ça qu'il connaît bien son métier, l'origine et la composition des pierres précieuses.

M. Lulu a encore voulu nous accompagner, Jacinthe lui a encore dit non. Elle a raison. On n'a pas besoin de lui. On est bien assez grands. Pour prendre le train à la gare d'Orsay, on n'a besoin de personne; on a l'habitude, même les contrôleurs nous connaissent.

Le jeudi, nos parents, lorsqu'ils ne nous accompagnent pas, nous permettent de faire le chemin à pied entre le cours et la gare. L'avenue de l'Opéra avec ses boutiques, puis les Tuileries, les Quais. Ça nous fait prendre l'air, et Jacinthe aime déjà faire du lèche-vitrine.

La nuit commence à tomber lorsque nous sautons dans notre train.

Un monsieur est plongé dans son journal. Le titre nous saute aux yeux : DRAME A L'OPERA !

Ah ! les journalistes, ils sont au courant de tout. Qu'est-ce qu'ils peuvent bien raconter sur le "drame" ?

Nous voilà installés en face du monsieur et je me penche jusqu'à coller mon nez sur le journal pour mieux lire. Tout bas, je répète à Jacinthe :

"Le pompier a parlé… Il a dit qu'il y avait deux hommes… Un qui voulait le tuer, l'autre n'a pas voulu… Le pompier a vu qu'ils portaient un sac noir." Jacinthe bondit; elle me donne un grand coup de coude :

"Tu vois, le sac. Je te l'ai dit; je l'ai vu ce matin sortir de l'Opéra avec deux hommes. C'étaient eux, les voleurs !" J'essaie de la faire taire. Le monsieur nous regarde d'un air sévère. Il doit penser que je ne suis pas poli de lire son journal !

Le train ralentit. Déjà ma station : Chilly-Mazarin. Je n'ai que le temps de dire au revoir à Jacinthe.

"Demain, viens de bonne heure surtout… Ce qu'on va avoir peur pour l'examen !"

Je suis sur le quai. J'attends que le train reparte pour dire encore au revoir à Jacinthe qui s'agite derrière la vitre de son wagon et, soudain, qui vois-je, installé derrière elle ? Lulu. Ce n'est pas possible, c'est une idée fixe. Je le vois partout, ou plutôt je crois le voir partout. Comme s'il nous suivait… Mais pourquoi ? Jacinthe ne l'a pas remarqué. Par signe, j'essaie de lui faire comprendre. Déjà le train repart… Qu'est-ce qu'il a ce bonhomme ? qu'est-ce qu'il nous veut à la fin ? S'il allait faire du mal à Jacinthe ?…

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Feuillette la suite du Trésor des Hollandais !

Aurélie Dauvin © En ré Créations.

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