La Danse en Ré Créations - Arabesques - Divertissements

Odette Joyeux, Le Trésor des Hollandais

TABLE [des matières]


JOURNAL DE BICOU
III

Illustration

Illustration

Fiançailles

Ce matin, papa me conduira et nous irons chercher Jacinthe. Un jour c'est sa maman, un autre c'est papa : il faut bien se rendre service entre amis.

A l'heure dite, j'appelle Jacinthe. Elle arrive en courant. Elle semble aller très bien. J'ai dû rêver hier soir à la gare quand j'ai cru voir Lulu caché dans le train. Pourtant, malgré moi, je regarde de tous côtés, tandis que papa démarre. Derrière nous, une grosse voiture s'éloigne du trottoir. Jacinthe est très excitée à cause d'un aspirateur, elle est contente parce qu'elle va avoir un petit aspirateur si sa maman en achète un gros. Les filles sont drôles ! Papa ne s'occupe pas de nos bavardages. C'est surtout Jacinthe qui parle; moi, je ne peux m'empêcher de penser à mon frère. Il doit être arrivé à Montréal à son tour. Il dansera ce soir, dans un Oiseau de Feu canadien. Je recommence à me demander : que faisait-il l'autre soir dans les cintres ? Je sais bien que j'y étais aussi, avec mes copains. Mais nous, c'était pour s'amuser, tandis que Stéphane n'avait pas l'air de rire. Et puis, nous étions en état de désobéissance. C'est un peu normal pour les enfants. Mais Stéphane ? Ce n'est pas un enfant. Comme nous, pourtant, il avait l'air de faire quelque chose de mal. Après son accident, quand il a compris qu'il ne pourrait plus jamais être une étoile de l'Opéra, il a eu des crises de désespoir. Il répétait : "Je ferai n'importe quoi, je ferai n'importe quoi !"

N'importe quoi ! Ça ne veut pas dire grand-chose, ou tout dire… Je suis très préoccupé par cette affaire de bijoux. Ce matin j'ai écouté attentivement les nouvelles. Papa aussi. Cependant, je n'ose toujours pas lui raconter les mystères de l'Opéra, ni mes inquiétudes. Jacinthe a parlé d'un sac noir, les journaux aussi parlent d'un sac noir. Un sac noir, comme celui de Stéphane ! Enfin, ne pensons qu'à l'examen.

Jacinthe est surprise par mon silence. Elle croit que j'ai le trac pour la répétition générale de l'examen. Bien sûr, j'ai le trac. Il paraît que plus les artistes ont du talent, plus leur trac est terrible. Ça m'encourage.

Papa nous dépose à l'Opéra. Pas de policiers à l'horizon aujourd'hui. Tiens, voilà la grosse voiture qui a démarré derrière nous à Savigny ! Mais je rêve, il y a des DS partout.

Dès notre arrivée, nous allons rendre les bijoux aux accessoires.

Le chef accessoiriste n'écoute même pas nos explications :

"Ne vous tracassez pas, les enfants."

Il jette le collier dans une corbeille. Lorsque je lui tends la bague, il me dit : "Elle te plaît ?… Eh bien, garde-la ! Elle sera pour ta fiancée."

Si je m'attendais à ça ! Un rapide merci et j'entraîne Jacinthe par la main.

"Tu as entendu ? Pour ma fiancée. Ma fiancée, c'est toi."

En disant cela, je lui passe la bague au doigt. Elle brille autant que les yeux de Jacinthe qui répète :

"Qu'elle est belle ! Oh ! qu'elle est belle !"

Oui, elle est belle ! Je pense qu'au fond le faux fait autant d'effet que le vrai. Mais elle flotte autour du petit doigt de Jacinthe. Je la donnerai à Papa pour qu'il la rétrécisse.

Jacinthe me demande :

"Tu ne m'embrasses pas ? Les fiancés s'embrassent toujours.

"Entre nous, c'est à la vie à la mort."

Main dans la main, nous nous élançons à toute allure dans les couloirs pour monter à la répétition de l'examen.

Répétition générale

L'examen. C'est toute une cérémonie et, comme la revue du 14 Juillet, il faut la répéter. L'école de danse est convoquée à Bailleau, une salle de répétition qui est située en haut de l'Opéra, sous la coupole centrale. Elle est construite, paraît-il, avec des dimensions qui correspondent à celles de la scène. Il y a une fosse d'orchestre afin que les musiciens puissent aussi répéter. C'est dans cette salle que les élèves passent l'examen, tandis que le corps de ballet passe l'examen sur la vraie scène, devant un vrai public.

La répétition générale commence par un défilé de l'école, classes de filles, classes de garçons; tout le monde au pas, en mesure, sur une marche militaire. Je vous jure que personne n'a envie de rire. Les filles doivent sourire, même si le cœur n'y est pas. On a raison de nous expliquer que les disciplines de la danse sont aussi sévères que celles des champions ou des soldats. La tête droite, les reins serrés, il faut faire bien attention à garder sa place, à ne pas rompre l'ordonnance du défilé.

Ensuite, Dudu présente chaque classe. "Deuxième division. Classe de M. Costelli." Ça y est, c'est à nous. M. Costelli se tient tout près du piano, au côté jardin (c'est le côté droit de la scène). Il nous prodigue les derniers conseils et il termine en disant :

"Attention, messieurs, demain je ne pourrai plus rien faire pour vous. C'est le jury qui vous jugera."

Demain !

Heureusement que ce soir, j'ai encore un cours particulier, le dernier avant l'épreuve ! Je veux faire honneur à mon professeur, à Stéphane, et à papa. Je voudrais bien que Jacinthe, elle aussi, soit fière de moi.

"Monsieur Legivre, monsieur Berger."

Cette fois, ça y est, c'est à moi. Avec Legivre, nous courons nous placer au milieu du plateau qui nous paraît immense comme un désert. Mon cœur bat, mes jambes flageolent; mais je me tiens bien droit, je lève la tête; je respire un bon coup. La musique commence, je me lance avec elle. Peu à peu, il se produit en moi une sorte de miracle : je sens mes jambes redevenir fermes, élastiques. Elles obéissent à ma volonté, et ma volonté, c'est de bien faire, d'être le meilleur. Je saute, je tourne et je bats à fond les entrechats. J'ai l'impression de ne plus être sur terre, de vivre au-delà du plateau. J'ai oublié l'examen, j'ai oublié mon trac. Je danse et je suis heureux.

Ma variation terminée, je salue respectueusement le jury et je lance immédiatement un regard vers mon professeur. Il me sourit, il a l'air content et quand je cède la place à d'autres camarades, je passe près de M. Costelli, qui me dit :

"Pas mal du tout, Berger. Tâche d'en faire autant demain."

La répétition terminée, le reste de la journée s'écoule comme à l'accoutumée : répétition, leçons, devoirs, etc., tant et si bien que j'oublie mes inquiétudes et cette affaire de bijoux.

Lulu est encore là

Hélas ! mes soucis vont revenir. En allant au cours particulier, un bref coup d'avertisseur me fait tourner la tête. Une voiture s'arrête, par la portière apparaît le visage de… M. Lulu. Il crie :

"Bicou, mon petit Bicou, écoute…" Le voilà bien poli, M. Lulu ! Et doux comme un agneau !

Ne trouvant pas de place pour se garer, il me demande de lui rendre un service :

"Puisque tu vas au cours, tu ne voudrais pas me rapporter la feuille d'admission que j'ai demandée pour ma nièce ? Ça fait une heure que je tourne… Tu serais vraiment gentil d'aller me chercher ce papier."

Quand on vous demande un service gentiment, il est difficile de refuser. Alors, je m'élance, laissant Jacinthe en compagnie de M. Lulu.

Lorsque je reviens, la conversation semble avoir mal tourné. Jacinthe semble furieuse, elle crie presque :

"C'est Bicou qui me l'a donnée. C'est celle-là que je veux, pas une autre. Rendez-moi ma bague tout de suite ou j'appelle un agent."

Dès qu'il m'aperçoit, M. Lulu me prend à témoin. Il paraît de plus en plus gentil. Il m'explique qu'il voulait simplement rendre service à Jacinthe, la bague que je lui ai donnée est beaucoup trop grande pour son petit doigt ; il avait pensé lui en offrir une autre qui serait tout à fait à sa taille. Il insiste :

"Elle va finir par la perdre et ce serait vraiment dommage."

Jacinthe ne veut rien entendre, elle répète :

"C'est Bicou qui me l'a donnée parce qu'on est fiancés. Et puis, d'abord, qu'est-ce que vous en ferez de ma bague ?"

Elle a raison, Jacinthe. Qu'est-ce qu'il en ferait ? Evidemment, lui aussi, il a peut-être une fiancée à qui il aimerait l'offrir ! Mais une bague de fiançailles ça ne s'échange pas.

Je calme M. Lulu en lui disant que, dès ce soir, je confierai la bague à papa qui la resserrera. Pas besoin de faire d'échange. M. Lulu est très étonné de ce que je lui dis. Le voilà qui recommence à me poser des questions. Alors, je lui explique que papa est bijoutier à Chilly-Mazarin et que les pierres précieuses, il les connaît, lui ! Puis je lui tends sa feuille d'inscription.

Nous n'avons plus de temps à perdre. Le travail nous attend.

Pendant que, dans le vestiaire, j'enfile mon collant et mes chaussons, je ne peux m'empêcher de penser à ce Lulu. Pourquoi s'intéresse-t-il autant aux bijoux de Coppélia ? Après tout, ce ne sont pas ses affaires ! Mes soupçons de la veille reviennent. Qu'est-ce qu'ils peuvent bien avoir, ces bijoux ?… Et s'ils étaient vrais ?

Non, c'est impossible. Tout le monde a vu le collier : le concierge, l'agent de police, l'accessoiriste. Personne ne lui a accordé plus d'importance que n'en mérite un vulgaire accessoire de scène ! Alors ? Quant à la bague, je vais la confier à papa. Je saurai enfin ce qu'il en est.

Avant de commencer notre leçon, nous avons regardé la fin de la leçon précédente. Comme tout le monde, je suis resté cloué d'admiration en voyant une danseuse exécuter une série de fouettés : comme une toupie, elle tourne sur elle-même régulièrement, trois fois un tour, une fois deux tours, encouragée et conseillée par M. Costelli.

"Ta tête, ta tête… C'est la tête qui tourne. Regarde-moi, toujours moi, toujours moi. Les bras moins hauts. Fouette, fouette. C'est la jambe qui fouette."

Parents et élèves sont subjugués par le difficile exercice. Tout à coup, parmi eux, qui vois-je ? Papa. Il est venu assister à la dernière leçon avant l'examen. Je reconnais dans sa présence une recommandation de Stéphane. En ce moment, mon frère doit penser à moi !

Suivi de Jacinthe, je cours l'embrasser. Mais il fronce les sourcils :

"Vous êtes en retard, qu'est-ce que vous avez fait ?

- On t'expliquera…"

Bing ! Ça y est, c'est la bague; elle vient encore de tomber. Je plonge à quatre pattes pour la ramasser et je la tends à papa.

"Tiens, garde-la. Justement, je voulais te la confier pour que tu la resserres. Tu vois, elle est beaucoup trop grande pour le doigt de Jacinthe, elle la perd tout le temps."

La voix de M. Costelli couvre la mienne :

"Vous êtes prêts, les enfants ?" Dans un bruit de cavalcade, nous nous précipitons tous en répondant : "Oui, m'sieur, oui, m'sieur."

En partant, je chuchote à papa :

"Aujourd'hui, je vais travailler pour toi, et pour Stéphane."

Papa me retient par le bras et, d'un air très soucieux, me demande en nous montrant la bague :

"Où l'avez-vous trouvée ?"

Je lui réponds la vérité : "C'est l'accessoiriste qui nous l'a donnée quand on lui a rapporté les bijoux de Coppélia."

Papa a l'air très étonné. Il ne semble pas me croire, il insiste :

"Vous êtes bien sûrs qu'on vous l'a donnée ? Vous n'avez pas fait de bêtises surtout ?"

Des bêtises ! Je proteste :

"Nous, on a seulement voulu rendre service ! Si tu ne me crois pas, tu peux aller lui demander à l'accessoiriste. Il m'a même dit : "pour ta fiancée !"

Je pense l'avoir convaincu. D'ailleurs, il me promet de s'occuper de la transformation et de nous la rendre le plus tôt possible. M. Costelli s'impatiente : "Bicou, Jacinthe, je vous attends. Dépêchez-vous, voyons. Au travail." Vite en place, à la barre, le pianiste plaque les deux accords, la leçon commence : plié, tendu, plié, tendu… Tout à cette dernière leçon, sous l'œil attentif de mon professeur, je ne pense plus qu'à danser et je ne m'aperçois pas que papa a quitté le cours.


Feuillette la suite du Trésor des Hollandais !

Aurélie Dauvin © En ré Créations.

La présentation et le contenu de ce site sont protégés par les lois en vigueur sur la propriétæ intellectuelle. Toute exploitation, même partielle, sous quelque forme que ce soit (écrite, imprimée ou électronique), est rigoureusement interdite sans l'autorisation expresse préalable des auteurs. Tout contrevenant s'expose à des poursuites et aux sanctions applicables conformément à la loi FranÇaise rægissant les droits d'auteur et aux lois du Copyright International.

Retourner en haut de la page Page modifiée le 11/10/2020.