La Danse en Ré Créations - Arabesques - Divertissements

Odette Joyeux, Le Trésor des Hollandais

TABLE [des matières]


JOURNAL DE BICOU
IV

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Je vais ouvrir et je reconnais… le commissaire Boudot.

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Le commissaire me questionne

La journée a été bien remplie, et je suis bien content de me coucher de bonne heure. Demain la journée sera encore plus dure. Il faut que je sois en forme pour l'examen. J'ai déjà enfilé mon pyjama lorsque quelqu'un sonne à la porte. Comme papa travaille encore au magasin, je vais ouvrir et je reconnais… le commissaire Boudot qui me salue comme une vieille connaissance :

"Tu te rappelles, nous nous sommes déjà vus, à l'Oiseau de Feu, un soir, tu admirais ton frère. Il a du talent, ton frère ! Il n'est pas là ? Où est-il ?"

Je lui réponds que Stéphane présente son numéro à Montréal. Le commissaire me dit :

"En même temps que l'Opéra ! Bravo, il aura sûrement un grand succès. Et ton papa, il est là ?

- Oui, bien sûr, il travaille à la boutique."

Avant que j'aie pu appeler papa, voilà le commissaire qui se met à me poser des questions, à propos, je vous le donne en mille… à propos des bijoux de Coppélia ! Ça doit être grave.

Je lui raconte les choses comme elles se sont passées. Pourtant, malgré moi, j'omets un détail qui a peut-être son importance : je ne dis rien du sac noir. Pourvu qu'il n'interroge pas Jacinthe !

Tandis qu'il me remercie, papa arrive et me conseille d'aller me coucher. Me voilà délivré ! Je vais me fourrer dans mes draps, mais je reste intrigué par cette visite. Un commissaire de police, chez nous ! C'est étonnant. On n'a rien fait de mal, quand même.

Enfin, dormons ! Mais le sommeil ne vient pas. Par ma porte entrebâillée, je perçois des chuchotements. Je pourrais m'endormir plus facilement si je fermais la porte. Je me relève; j'y vais… Avant de fermer, je jette un coup d'œil et je vois le commissaire qui tend à papa quelque chose d'étincelant, en disant :

"Je vous ai rapporté la bague, monsieur Berger."

La bague ! La bague de Jacinthe ! Que fait-elle entre les mains du commissaire ? Je l'avais pourtant confiée à papa. Cette fois, je renonce à fermer la porte, je tends l'oreille davantage, et je retiens mon souffle pour mieux entendre, car le commissaire a baissé la voix : "Nous sommes persuadés qu'il y a des complices à l'Opéra, et l'agression du pompier est certainement en relation avec le trafic. Il est important, je dirai même capital, que personne ne sache nos soupçons. En conséquence, les enfants doivent conserver la bague comme si on ne s'était pas aperçu de la substitution des pierres."

Papa proteste en disant que c'est nous faire courir un grand danger. Si les gangsters cherchent à récupérer cette bague… par tous les moyens ! Le commissaire tranquillise papa :

"Ne vous faites pas de soucis ! Nous serons là, j'aurai des hommes partout dans la maison."

Il ajoute :

"Il y a forcément dans l'entourage des enfants quelqu'un dont personne ne se méfie et qui est mêlé à cette affaire. Cette personne va tenter de reprendre les bijoux. D'ailleurs, je vais être amené à interroger les petits; leur témoignage peut être capital. Mais jusqu'à nouvel ordre, il ne faut pas les troubler. Laissons-les passer leur examen tranquilles.

Il est trop bon M. le commissaire ! Comme si je pouvais être tranquille après ce que je viens d'entendre !

Le cinquième dessous

Cette fois, c'est le grand jour, je n'ai pas très bien dormi : des rêves, et des rêves… Une valse de bijoux, des prouesses de danseurs… Quelquefois je plane, d'autres fois je tombe. Ça doit être le trac…

C'est encore papa qui nous a conduit en voiture. Il nous a même accompagnés jusqu'à l'entrée qui est strictement réservée aux enfants de l'école de danse. Là, il nous a souhaité bonne chance, en nous glissant tout bas dans l'oreille le mot fatidique qu'il ne faut pas dire, mais qui porte bonheur. Puis en hésitant, il rend la bague à Jacinthe :

"Ne la perds pas, lui conseille-t-il. Je n'ai pas eu le temps de te l'arranger, mais je le ferai le plus tôt possible."

Tout en parlant, il jette des regards circulaires qui trahissent son inquiétude. Jacinthe, bien sûr, ne peut rien deviner et elle ne pense qu'à l'examen.

"J'ai un trac fou ! Pourvu que ça marche bien… ou plutôt que ça danse bien !… Maman va venir tout à l'heure me rechercher; nous attendrons les résultats."

Papa nous donne ses dernières recommandations et nous fait pénétrer dans le théâtre avec une attention inaccoutumée. Il m'embrasse en me disant :

"Bicou, tâche de faire honneur à ton frère."

Pleine d'enthousiasme, un tutu neuf posé comme une fleur blanche sur son bras, Jacinthe ajoute, en me souriant : "Et moi, je veux faire honneur à Bicou, puisqu'on est fiancés. A tout à l'heure, monsieur Berger."

Et la porte du théâtre se referme derrière nous. Je respire. Ici, je me sens un peu comme chez moi : à l'abri. Rapidement, nous nous dirigeons vers l'ascenseur. J'appuie sur le bouton d'appel. Rien… Pendant que nous attendons, Jacinthe me demande :

"Mais pourquoi m'a-t-il rendu ma bague, ton papa, puisqu'il doit la resserrer ? Il aurait dû la garder !"

Moi qui ne fais jamais de cachotteries à Jacinthe, je suis malheureux de ne rien pouvoir lui dire. Je ne veux pas l'effrayer. Mon devoir est de la protéger, surtout maintenant que nous courons des risques.

Mais la bague ! Sa bague ! On va la lui reprendre puisqu'elle est vraie… Tant pis, il vaut mieux que je la prévienne :

"Jacinthe, il faut que je te dise quelque chose : la bague… la bague… elle est vraie."

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Jacinthe a l'air de ne pas comprendre. Il faut que je m'explique :

"Elle est vraie, pas comme au théâtre, tu comprends ! Vraie, comme dans la vie, comme dans les bijouteries.

- Comment le sais-tu ? dit-elle.

- C'est un secret, mais je t'expliquerai dès que possible, parce que tu sais, je n'aime pas avoir des secrets pour toi."

Soudain, elle imagine les conséquences de la découverte, et elle s'écrie :

"On ne va pas me la prendre, dis, Bicou ? C'était trop beau…"

Elle a du chagrin, Jacinthe; moi aussi, j'ai le cœur gros et pas seulement à cause du diamant.

L'ascenseur ne descend toujours pas. Il doit être en panne; c'est gai, un jour d'examen, de monter sept étages ! Enfin, prenons l'escalier, cela va nous chauffer les muscles. On se lance à toute vitesse. Soudain notre élan est stoppé par deux grandes jambes qui nous barrent le chemin. En levant la tête, nous découvrons un inconnu, le visage caché par un foulard noir. Nous sommes pourtant habitués à fréquenter, dans les coulisses, les personnages les plus extraordinaires, des héros de légende comme Faust, Lohengrin, comme Samson et Dalila, et même comme Méphistophélès, le diable. Mais celui qui se trouve devant nous à l'instant ne ressemble à aucun personnage connu.

Nous faisons volte-face, nous jetant tête baissée dans la descente d'escalier. Mais nous n'allons pas loin… Cette fois, ce sont deux bras grands ouverts qui arrêtent notre fuite. Nous voilà littéralement coincés entre l'homme masqué et… M. Lulu. Ils nous entraînent dans un coin mal éclairé.

La présence de M. Lulu nous rassure un peu; lui, au moins, nous aborde à visage découvert. Toutefois, je remarque qu'il a perdu son sourire et qu'il a plutôt l'air méchant.

Je hasarde une question :

"C'est pour rire, hein, monsieur Lulu ?"

L'autre me répond d'une voix étouffée :

"Pas du tout ! Qu'est-ce que vous avez fait de la bague ?"

Nous y voilà ! Je jette vers Jacinthe un regard que je veux rassurant. Je vais leur répondre, à ces messieurs !

"La bague, on l'a donnée à papa. Il va l'arranger."

L'inconnu s'étonne :

"L'arranger ? Pourquoi ?

- Parce qu'elle est trop grande pour Jacinthe."

L'inconnu réplique :

"Il n'a pas été étonné, ton papa ?"

J'essaie de prendre une voix naturelle pour répondre :

"Non, il n'a pas été étonné. Pourquoi ?"

Les questions recommencent comme hier soir avec le commissaire. Mais la voix bienveillante du policier est remplacée par celle menaçante du gangster. Je dois faire face et ne pas avoir l'air apeuré. Il faut que je reste calme, que je n'en dise pas trop.

Jacinthe veut intervenir :

"Pourquoi aurait-il été étonné, M. Berger ?"

Je préfère reprendre la parole :

"On a dit la vérité à papa, que c'était l'accessoiriste qui nous l'avait donnée pour nous remercier quand on avait rapporté le collier de Coppélia. Oui, la vérité !"

Mais Jacinthe veut absolument placer un mot :

"Il est gentil, lui, l'accessoiriste", ce qui signifie bien que ceux qui veulent nous reprendre la bague ne le sont pas !

"Oui, il est gentil !

- Silence, toi !"

Cette voix furieuse me jette vers Jacinthe que je serre contre moi pour la protéger.

M. Lulu, qui n'a encore rien dit, demande :

"Où se trouve le magasin des accessoires ?

- Au septième étage par l'entrée des artistes. Et d'ici au quatrième étage. Ici, on est au deuxième dessous."

Regardant à l'extérieur, M. Lulu proteste :

"Tu te moques de nous ! On est plus haut que la place de l'Opéra.

- Oui, mais on est plus bas que la scène, c'est ça qui compte !"

M. Lulu se prend la tête à deux mains; visiblement, il ne comprend rien à mes explications, ni au plan de l'Opéra… Quand on n'est pas de la maison, c'est un labyrinthe ! Découragé, il constate :

"Vous voyez, patron, comme c'est facile de travailler avec eux !"

"Patron"… Le patron de Lulu n'est-il pas aussi le patron de Stéphane ? Le patron de l'Oiseau de Feu !… Est-il possible que l'homme masqué soit M. Moralès ? La voix tranchante du patron reprend :

"Assez ! Vous allez le conduire au magasin des accessoires, tout de suite et sans discussion."

Jacinthe réagit :

"On n'a pas le droit d'y aller tout seuls, c'est défendu."

Implacable, la voix reprend :

"Vous allez le conduire. D'ailleurs, vous y êtes bien allés l'autre jour pour rendre le collier !

- Oui, mais aujourd'hui c'est l'examen. On a tout juste le temps de monter "en loges."

L'homme masqué s'avance alors vers moi :

"Ecoute bien, Berger. Je suis un ami de ton frère. Tu l'aimes bien, ton frère. S'il te demandait quelque chose, tu le ferais sûrement ? Eh bien, dans son intérêt, obéis-moi comme si j'étais lui !"

Comment pourrais-je considérer ce bandit comme mon frère ! Stéphane ne m'a jamais fait de mal, Stéphane ne m'a jamais fait peur, tandis que cet homme masqué, malgré tout mon courage, me terrorise. Il continue :

"Il me faut le collier qui est aux accessoires, comme il faudra bien d'ailleurs que ton frère me rende la bague, sinon… sinon ton frère ira en prison et ton père aussi, et toi, tu seras seul, tout seul… à l'Orphelinat !"

Furieuse, Jacinthe se met à hurler : "M. Berger n'est pas un voleur, Stéphane non plus n'est pas un voleur." Elle désigne le "patron" : "Lui, c'est un voleur…, oui. Les voleurs se cachent la figure parce qu'ils ont honte d'eux!"

J'essaie de la faire taire, mais elle est hors d'elle.

"Si tu dis encore un seul mot, toi, ma fille, je te coupe la langue", menace le bandit.

A mon tour de demander des explications :

"Qu'est-ce qu'il a fait, mon frère ?"

La réponse m'arrive comme une gifle :

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"Des bêtises… graves. Et si tu ne m'obéis pas immédiatement, je te prie de croire qu'il les paiera très cher."

Je n'ai pas le choix. Sauver Stéphane est encore plus important pour moi que l'examen, plus important que tout. Mais je plaide en faveur de Jacinthe : "Stéphane n'est pas son frère à elle, il n'y a pas de raison qu'elle manque son examen. Si je l'accompagne, dis-je en désignant Lulu, vous laisserez Jacinthe ?"

Il est inflexible :

"Vous passerez votre examen quand j'aurai le collier."

Jacinthe, plus soumise et résignée que moi, me dit :

"Allons-y, on va se dépêcher." Comme j'hésite encore, le patron ordonne :

"Obéis, petit… Pour Stéphane. Sinon…"

Sur ces mots, il fait le geste de me tordre le cou. Je n'hésite plus, je prends Jacinthe par la main, je m'enfonce dans les profondeurs du théâtre. Lulu est sur nos talons.

Pour gagner le magasin des accessoires, je me décide à emprunter un chemin mystérieux qui nous évitera toute rencontre.

Jacinthe et Lulu me suivent à pas de loup, car sur les dalles de marbre chaque bruit se répercute.

Je vais jusqu'à la crypte d'honneur, vaste rotonde cernée de hauts miroirs qui renvoient à l'infini l'image de notre trio dans la pénombre.

Je me dirige vers l'une des glaces ; elle reflète le visage stupéfait de M. Lulu lorsque, sur une manœuvre, un panneau glisse lentement pour mettre à jour un passage sombre : l'envers du décor merveilleux que connaissent les spectateurs du Palais Garnier.

M. Lulu hésite. Je lui demande s'il a peur ! Pour toute réponse, il me pousse en avant.

Je referme la porte de glace et nous descendons avec précaution. Un immense couloir s'ouvre devant nous, le long duquel courent à perte de vue d'énormes tuyaux, enchevêtrés comme des serpents. Un bourdonnement sourd et inquiétant parvient à nos oreilles. Nous passons devant une série de portes métalliques peintes en rouge "Entrée Interdite", "Danger de Mort". Pas rassurant du tout ! Le bourdonnement sourd se rapproche. Prudent, M. Lulu ralentit. Moi, je sais ce que c'est, alors je continue courageusement. En fait, il s'agit du climatiseur qui pompe l'eau de la Grange Batelière, la filtre et la pulvérise au-dessus de la salle pour y entretenir une agréable fraîcheur.

Encore un long couloir et nous franchissons une des portes rouges : "5e dessous jardin". Malgré ma peur, je retrouve l'émerveillement que j'avais éprouvé lors de ma première exploration dans ces endroits interdits. Devant nous s'étend une immense forêt de montants métalliques, peints en vermillon, au milieu desquels nous découvrons d'énormes roues dentées. Il règne autour de nous un silence de mort. La voix mal assurée de M. Lulu vient le rompre :

"Quel drôle d'endroit ! Tu es sûr que c'est le bon chemin ?

- Oui, j'y suis venu une fois, avec des copains, pour m'amuser."

Le visage de M. Lulu trahit son incompréhension ; il n'a pas l'air de croire que l'on puisse s'amuser dans cet inquiétant décor. Ces grandes roues le fascinent surtout. Il ne peut s'empêcher de me questionner :

"Qu'est-ce que c'est que ça ?

- Des cabestans. Ils servent à hisser les gros décors sur la scène; là- haut, cinq étages plus haut."

J'en sais des choses ! Lulu n'en revient pas ! Du coup, il semble me faire un peu plus confiance pour la suite des opérations.

Jacinthe sent que l'atmosphère se détend un peu. Elle en profite aussitôt pour hasarder quelques questions, un peu trop directes à mon gré.

"Pourquoi vous voulez voler les bijoux ?"

Lulu proteste violemment :

"Voler ! Voler !… Toi, fais attention à ce que tu dis !"

Courageuse, elle insiste, malgré mes coups d'œil.

"Quand on se cache pour prendre, c'est qu'on est des voleurs !"

Mais M. Lulu se défend :

"Si vous m'aviez écouté à Orly, j'aurais expédié les bijoux en Amérique. et on serait bien tranquilles en ce moment, moi dans mes pantoufles, et vous dans vos chaussons de danse… pour passer votre examen.

- En tout cas, si vous nous faites manquer l'examen, vous aurez affaire à mon frère !"

Lulu a un rire méchant qui se répercute en écho le long des passerelles :

"Des menaces… T'es pas de taille, mon bonhomme. Ton frère ! Laisse-moi rire. Si on ne retrouve pas le collier, tu verras où il va atterrir, ton frère. Tu tomberas de haut. Alors l'examen… Dépêchons-nous. Je ne suis pas là pour m'amuser, moi !"

Un nouveau couloir, un autre, un autre… Comme ils se ressemblent tous… J'hésite de plus en plus. Lulu le sent bien, il devient nerveux. Nous longeons maintenant d'énormes cuves peintes elles aussi en vermillon, et remplies d'eau; ce sont des réserves, en cas d'incendie; d'énormes tuyaux en partent et se déroulent comme de monstrueux reptiles. Çà et là, des grilles d'égout rappellent sous nos pieds la présence de la Grange Batelière. M. Lulu n'en croit pas ses yeux, et moi, désespéré, je m'arrête :

"C'est trop grand, c'est trop compliqué. Je suis perdu !"

Mais M. Lulu ne l'entend pas de cette oreille. Il s'approche de moi, menaçant :

"Tu veux que je te rafraîchisse la mémoire ?"

Que faire, sinon repartir au hasard ? Jacinthe pleure doucement. Je supplie Lulu :

"Je vous en prie, laissez partir Jacinthe ; elle n'a rien fait, elle."

Il ne se laisse pas attendrir :

"Tu me prends pour un idiot ? Si elle va retrouver les autres, elle les préviendra; ton frère ira en prison, et moi aussi. Tu comprends pourquoi je ne peux pas plaisanter ?"

Je proteste que Jacinthe ne dira rien, on peut lui faire confiance, elle donnera sa parole. Inflexible, il répond : "Quand j'aurai le collier."

Pour libérer ma petite amie, je risque alors le tout pour le tout :

"Si vous laissez partir Jacinthe, je vous donnerai quelque chose.

- Quoi ? demande-t-il, curieux.

- La bague !"

A ce mot, Jacinthe bondit vers moi :

"Je ne veux pas, non je ne veux pas!"

A pas lents, tel un fauve, M. Lulu s'avance, en disant :

"Ah ! petite brute, tu l'avais. Alors tu m'as menti, c'est du beau. Et tu voudrais que je te fasse confiance !"

Nous reculons, serrés l'un contre l'autre; je me mets devant Jacinthe pour la protéger.

"Non, non, elle ne l'a pas ; mais si vous la laissez partir, je vous la donnerai."

Aussitôt, il se jette sur nous. Bondissant en arrière d'un même élan, je lâche la main de Jacinthe que je tenais serrée dans la mienne; cela fait glisser la bague. Bing ! Elle tombe en tintant à nos pieds. Pendant une seconde, nos yeux se croisent. Nous restons immobiles. Je me hasarde le premier à la ramasser. Mon geste est arrêté par un ordre sec :

"Laisse ça."

Lulu s'avance pour s'en emparer. Alors je donne un grand coup de pied qui expédie la bague dans les airs.

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Elle étincelle de tous ses feux, retombe, roule, roule jusqu'à une grille d'égout… Plouf ! elle disparaît soudain entre les barreaux. Nous nous jetons tous les trois à quatre pattes, mais nous n'apercevons rien d'autre que le pâle reflet de la rivière souterraine. Jacinthe reste à genoux en sanglotant.

Pour la première fois, M. Lulu semble touché par son chagrin. Embarrassé, il lui dit :

"Ne pleure pas. Je t'en donnerai une autre… Celle-là, j'aime autant qu'elle soit là !"

Tous les deux, nous aidons Jacinthe à se relever. Je lui tends mon mouchoir pour essuyer ses larmes. Lulu s'est radouci :

"Allez, lève-toi. Soyez raisonnables, mes petits ! Vous partirez dès que j'aurai le collier. Mais jurez-moi que vous ne direz à personne que vous me connaissez."

Sans hésitation, Jacinthe jure en levant la main droite.

"Eh bien, voilà, comme ça tu es mignonne ! Toi, Berger, tu ne diras rien non plus. A cause de ton frère… Je suis sûr de toi ! Alors, quoi qu'il arrive, Lulu ni vu, ni connu. Motus et bouche cousue !"

En chœur, nous confirmons : ni vu, ni connu… et nous repartons pour trouver l'issue proche du magasin des accessoires, but de notre expédition.

Nous continuons à marcher et, à ma grande surprise, Lulu semble se repérer. Il nous demande, au pied d'un escalier en vrille :

"Ce n'est pas par là, le magasin des accessoires ? Et par là, il n'y a pas une sortie ?"

En effet. Et je ne peux m'empêcher de lui demander :

"Oui, c'est ça ! Comment le savez- vous ? Vous êtes déjà venu ?

- Oui, je suis venu, avec ton frère. Alors, n'essaie pas de me tromper.

- Quand ?

- Voir la dernière de Coppélia", précise-t-il.

Tout à coup, je me souviens :

"Mais je vous reconnais ! C'était vous, le gros bonhomme qui suivait Stéphane partout !"

Jacinthe attaque aussi sec :

"C'est vous qui avez fait tomber Coppélia ? Par hasard, ce ne serait pas vous qui auriez assommé le pompier ?… Et le sac, vous le connaissez ? Le sac noir, comme celui de Stéphane, le sac des voleurs ?"

Effrayé, j'essaie de la faire taire :

"Tais-toi, Jacinthe, je t'en prie tais-toi. Faut rien dire… On a juré !"

Enfin, nous nous trouvons devant le monte-charge qui va nous permettre d'atteindre notre but. Nous nous y engouffrons comme dans un canot de sauvetage. D'un doigt tremblant, j'appuie sur le bouton du troisième étage, ce qui en fait huit, avec les dessous.

Encore deux étages par les escaliers et nous atteignons celui des services qui, habituellement, nous est aussi familier que les dessous nous sont inaccessibles. En longeant les murs, nous nous glissons vers le magasin des accessoires.

Le magasin des accessoires

"C'est là."

Tournant la poignée doucement, nous y pénétrons. Prudent, M. Lulu reste derrière nous ! Tout est calme et silencieux. Visiblement, personne, à part nous, ne s'occupe des accessoires à cette heure-ci. Rassuré, M. Lulu, en jetant un regard circulaire, m'interroge à voix basse :

"Où est le collier ?"

Je lui indique une corbeille posée sur un comptoir au milieu d'un fouillis. Sans perdre une seconde, il s'approche du comptoir. Prêts à partir, nous l'observons. Jacinthe est pressée :

"Viens vite ! Sauvons-nous." Soudain, un pompier entre par une porte opposée à la nôtre. Nous n'avons que le temps de nous cacher. Lulu, qui ne manque pas de réflexes, saisit un plumeau et se met en devoir d'épousseter tout ce qui l'environne, et notamment une armure qui en avait vraiment besoin.

Le pompier, qui le prend pour un employé de la maison, le salue aimablement, tout en pointant au poste de contrôle pour indiquer son passage.

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C'est alors que, dans le dos de M. Lulu, retentit un formidable éternuement; celui-ci se retourne pour dire au pompier de son ton le plus courtois : "A vos souhaits!" Chose étrange, au même instant, les mêmes mots ont franchi les lèvres du pompier ! Malgré tout, celui-ci repart par où il était venu. Sans plus attendre, M. Lulu balance avec dédain son plumeau pour se jeter sur la corbeille aux bijoux. Il rafle le collier, le tourne, l'admire, le retourne et, brusquement, l'engloutit dans sa poche.

Il a accompli sa mission : la récupération du collier contenant des diamants du trésor des Hollandais. Il s'apprête à décamper sans demander son reste, lorsque, à notre grande stupéfaction, une armure se déplace et lui barre le chemin. Il fait demi-tour : une deuxième armure se met entre lui et la porte.

Les yeux écarquillés, nous n'en revenons pas ! Mais notre Lulu ne s'avoue pas vaincu. Il saisit une lance, et tel Bayard il marche sur ses ennemis. Hélas ! il est loin d'être le Chevalier sans peur et surtout sans reproche, car lorsque retentit une voix disant : "Haut les mains !" Lulu laisse tomber sa lance et lève les bras en tremblotant.

De plus en plus surpris, nous voyons alors la seconde armure qui, revolver au gantelet, se dirige vers le téléphone pour appeler du renfort, et dire que le voleur est pris la main dans le sac… enfin dans la corbeille !

Une seule idée me vient : il faut se sauver, sinon nous allons être arrêtés comme complices ! Tête baissée, on se jette dans les couloirs en fuyant comme des rats, mais trois silhouettes massives nous barrent le passage.

D'instinct, nous levons les mains en l'air.

Nous sommes rassurés aussitôt. M. Dumontier, le commissaire Boudot et un agent de police en uniforme nous sourient en disant :

"Pas de panique, les enfants. Du calme, vous voilà entre de bonnes mains."

Nous sommes tellement contents que nous fondons en larmes. C'est plus fort que nous, on ne peut plus s'arrêter de pleurer, et le commissaire nous tend son mouchoir, mais en même temps, il ne peut s'empêcher de nous poser des questions. Il faut le comprendre, c'est son métier !

"On vous a fait du mal ? Vous avez eu peur ?"

En guise de réponse, nous ne pouvons que pleurer davantage.

"C'est la réaction, dit Dudu, je vais m'en occuper."

Le commissaire nous confie à lui :

"C'est ça, qu'ils se calment, ils en ont besoin. Je les verrai plus tard."

Dudu nous a laissés pleurer tranquillement en se contentant de nous dire :

"Pleurez, pleurez, mes lapins, ça vous fera du bien !"

Jamais il n'avait été aussi gentil. C'est vrai, ça fait du bien de pleurer. Nous ne pleurons pas seulement parce que nous avons eu peur, mais aussi à cause de l'examen que nous venons de manquer. Mais décidément, aujourd'hui Dudu est une providence. Il nous annonce :

"Ne vous en faites pas, mes petits. Vous l'aurez votre examen. Il a été remis à cause de vous."

A cause de nous ! C'est incroyable.

"On ne sera pas punis ?"

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Tel Bayard il marche sur ses ennemis.

Dudu nous éblouit encore en nous annonçant :

"Punis ! Mais on devrait vous décorer ; oui, vous décorer. Grâce à vous, les voleurs vont aller en prison. Vous devez en avoir des choses à raconter !" Jacinthe et moi, nous nous sommes regardés. Attachés à la même pensée : nous avions juré de ne rien dire, quant à Lulu, ni vu ni connu…

Duplex à la télévision

Nos tribulations ne sont pas terminées. Il nous arrive tellement d'histoires depuis quarante-huit heures, que je me sens devenir un héros, et Jacinthe une héroïne.

A cause de notre absence, l'examen a été remis. Il y avait des policiers partout dans l'Opéra, jusque sur la scène du concours et sous la table du jury.

Tous les camarades étaient surexcités. Alors, M. le directeur a décidé de suspendre l'examen pour attendre que les policiers aient fini leur travail et qu'ils cèdent le pas aux petits danseurs.

En attendant ce fameux examen qui est remis à ce soir, il va nous falloir subir une nouvelle épreuve. Le commissaire Boudot a beau nous rassurer, nous affirmer que nous ne craignons plus rien et que nous n'avons qu'à dire la vérité… La vérité ?

Le commissaire a organisé une confrontation générale par relais à la télévision. On va nous conduire dans les studios de la rue Cognacq-Jay, et de là, on s'entretiendra en direct avec Montréal. Ça tient du miracle. Malgré la distance, malgré l'océan Atlantique, il paraît que je verrai Stéphane, que je pourrai lui parler… "Tu n'es pas content ?" me demande le commissaire Boudot. Bien sûr que je serais content de voir Stéphane, mais pas dans ces conditions, pas aux yeux de millions de gens, en public, non plus comme lors d'une représentation, mais comme un procès. La terrible menace de Moralès me glace le dos. Le serment que Lulu nous a arraché. Malheur à Stéphane, malheur à nous, si nous disons la vérité. Si Jacinthe allait "craquer" ? Les filles sont tellement bavardes !

Eh bien, elle a été formidable, Jacinthe ! Elle n'a rien dit, enfin rien de ce que nous avions juré de ne pas dire pour sauver mon frère. On peut compter sur elle, et elle mentait sûrement mieux que moi. Moi, je tremble encore ! Quelle aventure ! Jamais je n'oublierai cette extraordinaire rencontre, comme si rien ne nous séparait, comme si nous étions à la fois ici et là-bas, à Paris et à Montréal…

On nous a installés, Jacinthe et moi, devant des caméras qui renvoyaient là-bas notre image ; ainsi que celle de M. Lulu, les menottes aux poignets, de M. Moralès, du pompier et de M. Oscar van der Muth que l'on m'a présenté comme le propriétaire du trésor des Hollandais. Un riche personnage !

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Nos yeux étaient fixés sur un récepteur de télévision où bientôt apparaissaient, dans un même décor de studio, un autre M. van der Muth, Grégoire, frère jumeau de celui qui était avec nous à Paris, des policiers, et… Stéphane.

Présentées en gros plan, voici les pièces à conviction. On pouvait comparer les bijoux trouvés à Paris, et ceux de Coppélia à Montréal. Les deux diamantaires, à travers l'Océan, échangeaient le résultat de leur expertise. A Paris M. Oscar van der Muth était affirmatif :

"Ce sont nos pierres, aucun doute."

Mais à Montréal, Grégoire, son frère, était bredouille : il n'avait trouvé que du toc.

Pourtant, détail troublant, les montures étaient identiques : toutes copiées sur les parures de Coppélia.

A côté de nous, le commissaire Boudot qui avait pris l'un des coupables n'entendait pas abandonner cette piste. Bien qu'en mauvaise posture, Lulu se défendait comme un beau diable et M. Moralès venait à son secours. Il disait même que Lulu était un employé modèle ! Mais en le défendant, il avait le toupet d'accuser papa. Il insinuait que puisqu'il est bijoutier, il pouvait très bien s'être intéressé au trésor des Hollandais… Je bouillais de rage.

Puis, nous avons été confrontés avec Stéphane. J'étais tellement ému et malheureux devant mon frère, qui risquait d'être inculpé, que j'ai jeté un regard désespéré à Jacinthe. Par tous les moyens, il fallait sauver Stéphane, et tant pis si en même temps on sauvait les bandits !

Le commissaire nous interrogeait avec patience :

"Le jour du départ du corps de ballet, Stéphane se trouvait à Orly, pourquoi ?

- C'était pour dire au revoir à Olympe.

- Avez-vous vu Lulu avec lui ?

- Lulu, connais pas !"

Lulu a respiré, et il nous a jeté, je crois bien, un regard attendri. J'avais honte de mentir, mais c'était nécessaire ! Quant à Moralès, il nous regardait avec une sympathie qui ne me disait rien de bon.

Stéphane paraissait bouleversé par notre témoignage. Je crois bien qu'il avait compris. C'était moi qui le protégeais, aidé par Jacinthe.

C'est alors qu'un nouveau personnage est apparu sur le récepteur, encadré par deux policiers. Il avait une mine patibulaire et il portait… le sac noir, le sac de Stéphane… Le policier canadien l'a présenté, puis il a expliqué que, surveillant le théâtre, il avait vu cet individu fuir avec ce sac, qu'il venait de dérober dans la loge de Mademoiselle Desbois. Stéphane Berger avait reconnu que ce sac lui appartenait…

"Qu'est-ce qu'il y avait dans ce sac ?" demandait aussitôt le commissaire Boudot.

Trois fois rien, des chaussons de danse, des collants, aucune trace du trésor.

A Paris, comme à Montréal, les visages des frères van der Muth s'étaient allongés. Ils étaient déçus, les pauvres !… Moi, j'étais soulagé.

Le commissaire Boudot s'entêtait.

Dans sa déposition, le pompier avait parlé d'un sac noir. Pouvait-il le reconnaître ?

"Non", a dit le pompier, après avoir regardé attentivement le sac présenté en gros plan sur l'écran. "Il faisait sombre, je n'ai fait que l'apercevoir et, des sacs comme ça, on en voit un peu partout."

Puisque personne ne reconnaissait, ni M. Lulu, ni le sac, la confrontation a été interrompue. Auparavant, le commissaire m'a demandé si je n'avais rien à dire à mon frère, mais j'étais tellement ému que je n'ai pas su trouver un mot, et l'image de Stéphane a disparu des écrans…

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Feuillette la suite du Trésor des Hollandais !

Aurélie Dauvin © En ré Créations.

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