La Danse en Ré Créations - Arabesques

Henri Troyat, La Ballerine de Saint-Pétersbourg

La Ballerine de Saint-Pétersbourg, c'est Ludmilla… En lisant la quatrième de couverture du roman, nous le feuilletons déja !

"Nous sommes en 1885, sous le règne du tsar Alexandre III. A travers l'histoire de Ludmilla, jeune ballerine de l’Ecole Impériale de Danse de Saint-Pétersbourg, c'est à la découverte des heures glorieuses des ballets russes de la fin du XIXe siècle que nous convie Henri Troyat, avec ses spectacles de gala, ses intrigues de coulisses et ses anecdotes professionnelles ou sentimentales.
Autour de Ludmilla gravitent les plus illustres figures de la scène, à cette époque d'intense activité artistique en Russie, alors même que se dessine déjà le déclin de la grande tradition.
Au style académique du célèbre chorégraphe français Marius Petipa, que vénère notre ballerine, s'oppose l'avènement, grâce à Serge Diaghilev, d'un style révolutionnaire qui favorise la liberté et la spontanéité du geste.
A ces profonds changements artistiques répondent les bouleversements de l'histoire russe. Le tsarisme se meurt et Ludmilla choisit de continuer sa carrière dans l'autre patrie du ballet : la France."

… Editions Plomb

Lorsqu'un passage du livre[t] est ajouté, il prend sa place dans le cours "de [l']histoire" ; les pages ne se suivent pas toujours au fil des scènes. Tu parcourras donc cette page avec rigueur !

Chapitre II

Ludmilla a 9 ans quand elle est admise à l'école de danse du Théâtre Impérial de Saint-Pétersbourg. Elle décrit la discipline au rythme des journées des jeunes élèves et "la torture et l'ivresse des cours de danse."

Je recherchais et je maudissais à la fois ce martyre quotidien. Le plus difficile pour moi était l'apprentissage des pointes. Juchée sur mes orteils tendus verticalement, je serrais les dents pour ne pas hurler, car la douleur remontait dans mes os jusqu'aux chevilles et aux mollets. Puis, de jour en jour, je constatai que cette pose contre nature me devenait plus familière et qu'il m'était déjà possible de faire quelques pas sur les pointes avec aisance et précision. Chaque victoire remportée sur ma souffrance m'exaltait comme une revanche qui me rapprochait des "grandes". Les exercices que j'avais détestés à mes débuts me paraissaient à présent supportables, voire bénéfiques. Je savais d'instinct que ces épreuves initiatiques conduisaient au paradis du théâtre. Essoufflée et radieuse, j'aimais me regarder dans la glace murale, au milieu d'une rangée d'élèves vêtues de la même tunique, accomplissant en même temps les mêmes mouvements, la main sur la barre, la jambe levée et abaissée en cadence. Dardant sur nous ses yeux intransigeants, Madame Stassova marquait la mesure en frappant le parquet avec sa canne. À ses côtés, un vieux pianiste voûté, lunette et barbichu s'efforçait de mettre du sentiment dans la cascade de ses accords. Bien que russe, Madame Stassova criait ses ordres en français, car le français était -et est encore !- la langue universelle de la danse.

- Fouetté !... Enchaînement !... Arabesque ! commandait-elle d'une voix rocailleuse.

Et nous obéissions, transpercées d'élancements qui nous brisaient les phalanges des doigts de pied et terrorisées à l'idée de déplaire à notre bourreau. Après les exercices en groupe, nous passions aux exercices individuels. J'avais beau m'appliquer, Madame Stassova semblait toujours mécontente. Son mépris pour nos efforts était égal à la perfection qu'elle attendait de nous. Dans mes accès de révolte, je me disais que cette femme prenait un plaisir sadique à imposer à mes jambes, à mes pieds, à mes bras, à tout mon corps des mouvements qui les disloquaient et dont une créature normale n'avait que faire. Quand d'aventure j'osais lui demander la permission de m'arrêter quelques secondes pour reposer mes membres endoloris, elle se fâchait :

- Tant que vous flancherez aux premiers signes de fatigue et aux premiers bobos, vous ne serez pas digne de monter sur les planches. Il faut savoir ce qu'on veut ! Si vous avez l'ambition de devenir danseuse, vous devez dès à présent accepter une discipline de fer. Plus vous aurez mal, et plus vous vous rapprocherez du but recherché. Vous êtes en train de gagner un pari contre vous-même, et c'est ça qui est important !

Un jour, payant de hardiesse, je lui montrai des taches suspectes sur mes chaussons de danse. La suppuration sanguinolente de mes orteils avait fini par transpercer le tissu. Au lieu de me plaindre, Madame Stassova déclara d'un ton énergique :

- Bravo, Ludmilla ! C'est le métier qui entre !

Il est vrai que, le lendemain, elle m'apprenait à faire des compresses d'eau froide sur mes doigts de pied pour atténuer la souffrance. Cette soudaine mansuétude m'encouragea. J'étais tellement obsédée par l'envie d'avoir "des orteils d'acier", comme disait Madame Stassova, que je me surpris, peu après, à regretter que les cours de danse fussent limités à une heure et qu'il fallût les interrompre pour suivre des cours de russe, de français, d'arithmétique, d'histoire ou de géographie. Bientôt, même les "promenades de délassement", par petits groupes, dans le jardin de l'École m'ennuyèrent. J'avais hâte de me retrouver à la barre, devant la grande glace murale, et d'entendre la musique allègre du vieux pianiste, ponctuée par les ordres et les coups de canne de Madame Stassova sur le plancher. L'air sentait la poussière, la sueur et la colophane. L'immense miroir me renvoyait impitoyablement l'image de mes moindres défauts, mais aussi, me semblait-il, celle de mes progrès dans un art qui était devenu pour moi, à mon insu, une seconde religion. Sans le savoir, je m'étais convertie à la danse comme à une foi nouvelle, indiscutable, étincelante et exigeante.

Chapitre III

Encore élève, l'adolescente fit bientôt sa première apparition en scène…

Toutes les élèves brûlaient de participer, même comme figurantes, à quelque spectacle d'un des théâtres impériaux. J'allais avoir treize ans lorsque je fus choisie, avec cinq de mes camarades de classe, pour une brève apparition dans le ballet de Don Quichotte, dont la chorégraphie était de Marius Petipa. Nous étions censées représenter des angelots symboliques, des cupidons aériens surgissant inopinément dans le jardin de Dulcinée. Ce serait mon baptême sur les planches. De répétition en répétition, ma tête s'enflait d'orgueil et mon coeur se serrait de trac. Oubliant l'extrême minceur de mon rôle, je me figurais tour à tour que le public, debout, m'applaudissait à tout rompre et, aussitôt après, que je fuyais dans les coulisses, poursuivie par les quolibets et les sifflets d'une multitude indignée. Je dormis à peine durant les trois nuits précédant mon "intronisation". Au jour dit, une surveillante nous réunit et nous mous enfournâmes, à six, dans une grande voiture fermée, aux rideaux baissés, qui nous emmena au théâtre Alexandre. L'établissement était si proche de l'École que nous aurions pu nous y rendre à pied. Mais il fallait respecter la règle qui nous assimilait à des moniales. Autre innovation : pour la première fois, ma place au théâtre n'était pas dans la salle, parmi les spectateurs, mais sur le plateau, parmi celles et ceux dont le métier était de divertir et de charmer les foules. J'interprétai ce brusque changement de destination comme le signe d'un branle-bas définitif dans mon itinéraire. Je n'étais plus la même, puisque j'étais passée de l'autre côté de la rampe. Et je n'avais qu'à regarder mes camarades pour deviner à leur air faraud qu'elles partageaient ma craintive allégresse. Quand nous fûmes installées dans la loge commune, une maquilleuse nous coiffa à son idée et nous mit un peu de fard rose sur les joues. Puis une habilleuse nous apporta nos costumes. Nous les avions déjà essayés, ainsi que les accessoires, lors des dernières répétitions, mais, cette fois, il me sembla que je les découvrais dans une lumière nouvelle : de courtes tuniques en tissu argenté, avec des ailes transparentes cousues dans le dos. Je jugeai cette toilette seyante dans son étrangeté, mais déplorai, à part moi, qu'il me fallût brandir, comme attributs de mon pouvoir, un arc en carton et des flèches, ce qui risquait de me gêner dans mes mouvements.

Cependant, dès que je parus sur scène, entourée des autres petits génies séraphiques, mes appréhensions s'envolèrent. Face au trou obscur du parterre, peuplé d'un agglomérat de visages, je perçus dans ma poitrine le bondissement de l'amour comblé. Scrutée par des centaines de regards avides, je me sentais à la fois déshabillée et victorieuse. Ce fut dans un état second que j'exécutai, de concert avec les autres cupidons, les pas élémentaires qui nous avaient été impartis. À la fin de la variation, le bruit des battements de mains déferlant sur nous me procura le plaisir le plus grisant et le plus égoïste que j'eusse jamais connu. Ébranlée par cette révélation, je sortis de scène avec les autres chérubins et laissai, à regret, aux vraies ballerines le bonheur d'être applaudies plus chaleureusement encore que nous ne l'avions été. En regagnant les coulisses, il me semblait que j'avais de véritables ailes dans le dos. À la fin du spectacle, nous fûmes appelées à revenir sur scène, à l'arrière-plan, pour saluer le public et j'entendis de nouveau le tonnerre des applaudissements. Dès cet instant, je compris que je ne pourrais jamais m'en passer. Bien sûr, je savais que cet enthousiasme assourdissant s'adressait principalement aux premières danseuses, aux premiers danseurs, mais je savourais l'honneur de participer, même très modestement, à leur apothéose. Marius Petipa était content de nous. Après avoir félicité les étoiles de la troupe, il tint à remercier le corps de ballet, y compris les six cupidons, pour la contribution de tous au succès du spectacle. Au moment de quitter notre loge, il me prit à part et me dit à voix basse :

-Bravo, Ludmilla ! Ne relâche jamais ton effort ! Je suis convaincu qu'un bel avenir t'attend !

J'étais si émue que je ne sus que répondre. Aveuglée par des larmes de joie, je murmurai :

-Je vous promets... Je ne faiblirai pas... Merci, merci...

Les autres fillettes me regardaient avec un dépit envieux, comme si je leur avais volé quelque chose. Sans avoir rien entendu, elles avaient tout deviné. Tatiana Vlassova, la "petite mère" de mes débuts, proféra d'un ton acidulé :

-Eh bien, je crois que votre flèche de Cupidon a atteint sa cible !

Cette remarque fit rire tout le monde. Je feignis de m'en amuser, moi aussi. Au vrai, j'en étais plus gênée que flattée. Heureusement, la conversation en resta là et je revins sur terre.

Alors que Ludmilla a obtenu son diplôme de fin d'études, "la direction des Théâtres impériaux [lui] confie trois petits rôles dans le ballet de La Belle au bois dormant. C'était un arrangement scénique où se retrouvaient plusieurs thèmes esquissés dans les contes de Perrault."
De répétition en répétition, et jusqu'à la générale, dansée devant la famille impériale, technicienne et interprète, elle "devient" un Petit Chaperon Rouge remarqué…

Le morceau de bravoure, au troisième acte, était la danse du Petit Chaperon rouge et du méchant Loup, que Marius Petipa avait réglée avec une rare habileté et qui mettait en valeur la grâce juvénile de l'interprète féminine face aux sautillantes prouesses de son partenaire masculin. À mesure que la date du spectacle approchait, je me pénétrais mieux de la douceur ingénue de mon personnage. Ce jeu de cache-cache entre la pureté du Petit Chaperon rouge et la ruse du méchant Loup avide de chair fraîche m'amusait tellement que j'y voyais l'illustration de certaines aventures amoureuses dont j'avais entendu parler à l'École. En ce qui me concernait, d'ailleurs, j'étais, comme autrefois, parfaitement imperméable à la séduction des garçons de mon âge. Ils n'avaient d'intérêt, à mon sens, que s'ils participaient avec moi à un pas de deux ou à un quadrille. Pendant que certaines de mes camarades s'amourachaient de tel ou tel danseur pour avoir une raison de rêver et de souffrir, je ne pensais qu'à mon travail et à Marius Petipa qui en était l'incarnation. Il assistait à toutes les répétitions de La Belle au bois dormant. Son intransigeance à notre égard était dictée par sa passion dévorante de la danse. Il ne nous passait pas le moindre défaut dans la position des pieds ou le port de la tête, nous obligeait à recommencer quatre fois un pas qu'il jugeait exécuté à la sauvette, bondissait sur les planches pour indiquer un geste des bras, un balancement des membres qui avaient été escamotés par nous. Il était resté très souple malgré son âge. En le regardant diriger notre troupe, j'avais le sentiment qu'il dessinait nos attitudes avec la volonté inspirée d'un sculpteur modelant de la terre glaise.

[…]

Je m'appliquai si bien à interpréter la désarmante naïveté du Chaperon rouge devant les entreprises du méchant Loup qu'à la fin de mon numéro je recueillis la plus flatteuse des ovations. Toute la loge impériale battait des mains. À l'issue de la générale, la troupe au complet vint saluer devant le public avec gracieuseté et déférence. Il y eut six rappels.

L'empereur, l'impératrice et le grand-duc Nicolas Alexandrovitch tinrent à nous féliciter personnellement. On se réunit au foyer du théâtre. […] [Le tsar] se tourna vers Marius Petipa et l'interrogea en souriant :

-D'où vient ce charmant Chaperon rouge ?

Marius Petipa se hâta d'indiquer qu'il s'agissait d'une de ses anciennes élèves. Le tsar insista :

-Elle a un nom, j'imagine !

Cette fois, Marius Petipa me fit signe que c'était à moi de répondre. Abasourdie, je dus reprendre ma respiration avant de balbutier :

-Je m'appelle Ludmilla Arbatova, sire.

Chapitre IV

Depuis son entrée dans le Corps de Ballet, Ludmilla a rencontré les artistes de la danse et de la musique à Saint-Pétersbourg. L'un d'eux s'en allait dans la coulisse, côté jardin, de l'automne 1893…

Or, cette année avait été très éprouvante pour Tchaïkovski. Il s'était dépensé en travaux, en concerts, en voyages. Sa gloire le tuait à petit feu. Dès le début d'octobre, le bruit courut qu'une épidémie de choléra menaçait Saint-Pétersbourg. Peu après, on apprit que Tchaïkovski avait contracté cette maladie en buvant dans un restaurant de l'eau non bouillie. Les médecins qui se relayaient à son chevet craignaient une issue fatale. Elle survint le 25 du même mois(1). Le public accueillit cette fin prématurée avec autant de consternation que si la Russie, attaquée à l'improviste, venait de perdre une province. Cependant, selon certains colporteurs de ragots, l'illustre compositeur n'avait pas succombé à la contagion mais se serait suicidé pour échapper au scandale qui le guettait à cause de ses "moeurs particulières". Sans chercher à élucider les circonstances de cette disparition, je me contentai de pleurer, avec toute la famille Petipa, la perte d'un artiste exceptionnel sur lequel nous comptions tous pour une longue et fructueuse collaboration.

[…]

Le premier ballet composé par le maître, et dansé en 1877 au Bolchoï de Moscou, n'avais pas été un grand succès chorégraphique. Il fut "recréé" par Marius Petipa sur la scène du Théâtre Impérial de Saint-Pétersbourg au lendemain de la mort du Tsar Alexandre III.

Cependant, très vite, la vie artistique reprit ses droits dans la capitale encore ébranlée par la secousse du changement de règne. Vers la fin de l'année 1894, Marius Petipa obtint l'accord d'Ivan Vsevolojski pour tirer de l'oubli une de ses très anciennes chorégraphies, qui n'avait pas, jadis, recueilli la faveur du public, mais dont, de l'avis unanime, la musique, due à Tchaïkovski, était un "pur joyau". Marius Petipa se proposait de reprendre la mise en scène de cette fable pour en faire une inoubliable vision de poésie : Le Lac des cygnes. Les dernières retouches à la partition avaient été apportées par Tchaïkovski à la veille de sa mort.

Pour la chorégraphie du nouveau spectacle, Marius Petipa et Lev Ivanov unirent derechef leur imagination et leur compétence. Cette fois encore, n'ayant pu décrocher le rôle principal d'Odette, qui échut à l'inévitable Pierina Legnani, je me contentai de tenir ma partie à la tête des cygnes blancs du corps de ballet. Les variations qui avaient été réglées à mon intention me transportèrent dans un univers irrationnel et grisant. En exécutant les mouvements de bras, les balancés, les pas de bourrée indiqués par Marius Petipa, je devenais impondérable, aérienne, je ne m'appuyais plus sur les planches, je glissais sur l'eau paisible d'un lac. Tout au long de mes évolutions, je fus ainsi guidée par une volonté supérieure à la mienne. Celle de Petipa ? Celle de Tchaïkovski ? Celle du cygne de la légende ? Je préférai ne pas définir la nature de cette euphorie et terminai mes variations dans un état de jubilation insensée. Les applaudissements qui saluèrent ma performance me semblèrent aussi chaleureux que ceux recueillis par Pierina Legnani. À ma sortie de scène, Marius Petipa me chuchota à l'oreille : "C'était parfait, ma belle ! Tu m'as offert ce soir un des plus précieux cadeaux de ma vie !" Mon père, qui assistait à la première, vint me féliciter dans les coulisses. Bien qu'il fût manifestement à jeun, il avait l'oeil humide et reniflait de confusion, comme s'il se fût reproché d'être indigne de sa fille. En l'embrassant, je mesurai soudain la métamorphose que j'avais subie en quelques années. J'avais, sans le savoir, changé de camp, de famille, de but dans l'existence.

J'aimais mon père, et cependant je refusai de souper avec lui ce soir-là.

J'éprouvais le besoin de fêter l'essor du Lac des cygnes avec Marius Petipa et les siens, au cours du banquet qui avait été organisé pour la troupe après la représentation. Je laissai partir mon père avec un mélange de remords et de soulagement. Plus tard, au restaurant où nous étions réunis entre gens du spectacle, je ne cessai d'observer Marius Petipa à la dérobée et de déchiffrer sur son visage les marques d'un juste contentement. Dans le bruit des conversations, je me réjouissais d'avoir aidé, si peu que ce fût, à son triomphe. Moi qui, jusqu'à ces derniers temps, n'avais d'autre ambition que de distancer mes rivales et de régner sans partage sur le public et sur la presse, je découvrais la singulière satisfaction qu'on peut goûter à servir la carrière d'autrui en se détachant de la sienne, à accepter d'être régulièrement la seconde au lieu de chercher à être, de loin en loin, la première, à représenter aux yeux du monde la perfection tranquille, la probité, la durée rassurante, par opposition aux éclats éphémères de l'actualité. Il me semblait bizarrement qu'il y avait plus de mérite et plus de joie à contribuer au succès d'un être qu'on admire qu'à tenter de se faire admirer soi-même. Je pensais à certaines plantes dont on m'avait appris qu'elles s'épanouissaient mieux dans la pénombre qu'en pleine lumière. Moi aussi, après avoir follement désiré les éblouissements de la gloire, je souhaitais une demi-obscurité reposante. Et invariablement je revenais, comme si j'avais été la prêtresse d'un culte ancien, au douloureux plaisir de torturer mon corps afin d'en tirer toute la grâce dont je voulais faire offrande à la danse classique. En écoutant les propos surexcités des convives, je me disais que j'étais probablement celle qui, à cette table, savourait le bonheur le plus intime, le plus désintéressé, le plus exaltant et que personne autour de moi ne se doutait de ma chance.

1. La date du 25 octobre - 1893 - est celle du calendrier julien alors en usage en Russie. Elle correspond au 6 novembre sur le calendrier grégorien.

Chapitre VII

Ludmilla est à Paris où elle a suivi la compagnie des Ballets Russes avec son ami, Boris, danseur dans la troupe… Elle a assisté à la création de L'Après-midi d'Un Faune : le "choc" de la modernité heurte la tradition académique dans laquelle elle a été formée et qu'elle va enseigner…

[…] Instinctivement, je préférais la solidité à la fulgurance. Cette opinion se renforça dans mon esprit l'année suivante, le 29 mai 1912, lors de la première du Prélude à L'Après-midi d'Un Faune, mis en scène par Michel Fokine sur la musique de Debussy. Cette fois, les contorsions et les sauts extravagants de Nijinski me choquèrent par leur bestialité. Il traduisait si bien les pulsions animales de son personnage qu'il déshonorait, à mes yeux, la vocation de la danse, expression intemporelle de la pureté et de l'harmonie. Quand, à la fin de son numéro, le faune se coucha lascivement sur le ventre et baisa la terre de sa bouche altérée, je ressentis la colère de Marius Petipa qui me visitait par-delà le tombeau. Quelques sifflets, mêlés aux ovations du public, m'apprirent que je n'étais pas la seule à déplorer cette concession à la vulgarité des novateurs.

Ce n'était d'ailleurs pas la première indécence de ce danseur exceptionnel. L'année précédente, lors d'un passage de la troupe de Diaghilev à Saint-Pétersbourg, où Nijinski devait interpréter un des rôles du ballet Giselle, il avait refusé d'enfiler un caleçon sous le costume de scène dessiné pour lui par le peintre Alexandre Benois. On devinait son exacte anatomie sous le tissu léger. La famille impériale, qui assistait au spectacle, avait été offusquée par cette exhibition "du dernier mauvais goût". Le grand-duc Serge Mikhaïlovitch, cousin de l'empereur, avait exigé que le coupable fût frappé d'une lourde amende. Conseillé par Serge Diaghilev, Nijinski avait riposté en offrant sa démission, ce qui avait entraîné le retour à Paris de toute la compagnie. Et voici qu'il réitérait en France des provocations comparables à celles qu'il avait voulu imposer en Russie. Le soir même, en rentrant du théâtre, je parlai à Boris de ce "faune éhonté" et il me donna tort sur toute la ligne. À son avis, Nijinski avait fait franchir un "pas considérable" à la danse en la dépouillant de toutes les afféteries de l'académisme. Il appelait ce défi au bon sens "l'avènement d'une franchise totale dans le domaine de l'esthétique". Nous discutâmes longtemps avec flamme, avant de nous endormir dans les bras l'un de l'autre. D'ailleurs, j'étais assez encline à lui céder sur ce point qui m'avait paru jusque-là capital. Notre entente charnelle me rendait si heureuse que je me demandais parfois si je n'avais pas gâché ma vie en m'interdisant trop longtemps les tourments et les jubilations de l'amour pour me consacrer à ceux de la chorégraphie. N'avais-je pas renoncé à l'essentiel de mon rôle de femme en préférant la cruelle gymnastique du ballet à la gymnastique voluptueuse du lit ? N'avais-je pas troqué la vérité contre le faux-semblant, la chaude nudité de la peau contre les artifices du maquillage de scène ? J'en arrivais presque à regretter l'époque où la douleur de mes orteils comprimés par les chaussons, les élancements fulgurants dans mes muscles lors du travail à la barre, la fatigue acceptée, surmontée pendant les évolutions "au milieu", dans le centre du studio, me rappelaient délicieusement que j'étais, corps et âme, au service d'un art qui méritait tous les sacrifices. Les élucubrations "avant-gardistes" d'un Fokine ou d'un Nijinski risquaient, pensais-je, de priver la danse d'un indispensable apprentissage de souffrance, d'abnégation et de dignité.

J'avoue que je cessai de dénigrer l'influence délétère de la nouvelle école lorsqu'une demi-douzaine d'élèves me furent confiés par leurs parents sur la recommandation de Diaghilev et de Fokine. Si on s'intéressait encore à moi, émule de Marius Petipa, pour enseigner à des néophytes, c'est que la tradition avait de beaux jours devant elle, en dépit des "aventuriers" ! Ma petite classe comprenait cinq fillettes et un garçon. Tous français. Mes annonces dans les journaux et le bouche à oreille avaient porté leurs fruits. C'était inespéré.

Henri Troyat : La Ballerine de Saint-Pétersbourg - 2000

Aurélie Dauvin © En ré Créations.

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