La Danse en Ré Créations - Arabesques

Toni Bentley, Saison d'Hiver - Journal d'Une Danseuse Traduit de l'américain par Brigitte Logeart

Du 21 octobre 1980 au 15 février 1981, Toni, une danseuse du New York City Ballet, a écrit son journal pendant la saison d'hiver de la prestigieuse compagnie où elle danse les ballets de George Balanchine.

Lorsqu'un passage du livre[t] est ajouté, il prend sa place dans le cours "de [l']histoire" ; les pages ne se suivent pas toujours au fil des scènes. Tu parcourras donc cette page avec rigueur !

Prologue : octobre 1969

C’était il y a trente trois ans… A New York. Une petite fille se présentait à l'audition de l'Ecole de Danse de l'American Ballet…

Sa mère l'accompagna. Ou peut-être est-il plus juste de dire qu'elle l'emmena. De part et d'autre du couloir qu'elles traversaient, tous les studios avaient l'air flambant neufs, inondés de lumière, pourvus de larges fenêtres, d'immenses miroirs, de bois luisants, de sols recouverts de linoléum brillant. Il y avait des filles partout, de longues filles minces avec de jolis visages poudrés, souriants. Jamais elle n'avait vu autant de filles réunies, ni de danseuses aussi "vieilles". Jusque-là, elle pensait que seules les petites filles dansaient.

Elle troqua ses vêtements de ville contre une tenue soigneusement choisie à l'avance et sortit du vestiaire. Sa mère tiqua, lui fit remarquer que sous sa tunique apparaissaient des bosses, des inégalités.

Que c'était gênant ! Il s'agissait en fait du slip qu'elle avait (par pudeur) gardé sous son collant et qui faisait des siennes, se manifestait, se rebellait. Trop tard pour l'enlever ! Une fille très belle, assise près d'elles, la regarda, lui sourit d'un air encourageant : "Ne t'en fais pas, tu seras sûrement admise, tu as des jambes assez longues pour cela."

En même temps que plusieurs filles et garçons, elle pénétra dans le plus grand des nombreux studios. Une femme russe, bien en chair, commença une séance de barre. Les élèves, debout, une main agrippée à la barre, s'efforçaient de comprendre et d'exécuter de leur mieux ce qu'on leur demandait. Curieusement, aucun accompagnement musical ne les soutenait.

Ils exécutèrent une brève série d'exercices. Sur le seuil du studio, tout un groupe de femmes, parlant une langue étrangère, se tenaient debout, discutaient, prenaient des notes. De temps à autre, elles pointaient leur doigt vers tel ou telle élève, secouaient la tête, prononçaient des noms, tout en gribouillant (Dieu sait quoi) sur leurs feuilles de papier.

Tout d'un coup, elles fondirent droit sur elle. Toutes ensemble. Elle leva la jambe, devant elle, puis sur le côté, puis derrière, de plus en plus haut. Les sourcils (russes ?) suivaient la cadence de ses mouvements. Pour la première fois, toutes ces dames semblaient d'accord sur quelque chose, mais quoi ? Elles continuaient d'annoter leurs papiers.

Les enfants furent appelés "au milieu" pour exécuter quelques pas de base : d'abord un adage, puis une pirouette, un pas de basque et un pas de bourrée. Ensuite, on leur demanda de se lancer, à tour de rôle, pour essayer un grand jeté. Son tour arriva. Elle fut la seule à le réussir. Elle ne pouvait pas échouer.

L'audition était terminée. Tendus, fatigués, anxieux, les enfants sortaient du studio, regagnaient les vestiaires, se changeaient pour aller s'asseoir, tranquilles en apparence, près des adultes. On les appelait par leur nom, un par un. Du petit bureau d'où tombaient comme un couperet les résultats, sortaient de pauvres petits visages en larmes. Finalement elle entendit son nom. Elle entra dans le bureau avec sa mère. Oui, elle avait été merveilleuse. Oui, on la prenait. Oui, elle était gracieuse et fine. Elle commencerait les cours le lendemain, dans la cinquième division, porterait un collant rose "shocking", suivrait les cours cinq fois par semaine.

Elle était bouleversée, bouleversée par ce succès imprévu. Jusqu'au moment où elle avait compris que, parmi tant d'autres enfants, elle avait été élue, elle n'avait jamais éprouvé ce sentiment (grisant) du succès. Heureuse, bien sûr qu'elle l'était, mais quelque part elle savait aussi que son succès entraînait forcément l'échec des autres. Confusément elle en souffrait.

Et c'est ainsi qu'elle débuta, à onze ans, avec le premier goût doux-amer du succès. Ce fut dur. Tout était nouveau pour elle. Elle se sentait si petite, si vulnérable en face de filles tellement plus fortes, plus douées, plus jolies, qui connaissaient tellement plus de pas qu'elle.

Toni Bentley : Saison d’Hiver - Journal d’Une Danseuse, Editions L'Ecole des Loisirs - 1983

4 décembre

…"Sept ans plus tard, "j'y" étais arrivée. Monsieur Balanchine m'avait choisie, j'avais rejoint la troupe."
Après la première représentation du Casse-noisette de la saison, au fil de son Journal, Toni Bentley dessine la silhouette du Maître.

Monsieur Balanchine est notre "leader" (notre chef), notre président, notre père, notre mère, notre ami, notre guide, notre mentor, notre destin.

Il sait tout, voit tout, contrôle tout -tout ce qui nous concerne. Avec un minimum de mots. Il semble croire en la découverte de soi-même. Et par moments, c'est infernal, quand on sait qu'il sait, mais ne dira rien. Lui faire confiance nous oblige à avoir confiance en nous-mêmes. Il est notre troisième "parent", le parent de notre âge adulte, quand tant d'autres n'en ont plus aucun. Nous sommes tous ses enfants, mais des enfants adultes, des enfants qui travaillent, dansent et se donnent en spectacle. Le pouvoir de Balanchine sur nous est exceptionnel. Je doute qu'aucune fille soit jamais entrée dans le New York City Ballet sans ressentir la profonde influence de Monsieur Balanchine sur elle et sur le cours de sa vie. Tous nous l'admirons. Il nous aime tous. Il aime notre beauté et la met en valeur d'une manière incroyable dans ses ballets. Qu'est-ce qu'une fille pourrait demander de plus à un homme ?

Dès qu'il entre dans un studio, toutes les pelures de laine superposées disparaissent. Le silence se fait instantanément. La sueur coule plus vite, les jambes montent plus haut. Et le premier rang des aspirants-étoiles est pris d'assaut. On dit que d'un simple coup d'oeil, il voit tout. On dit aussi que lorsqu'on débute, il lui suffit d'un seul demi-plié pour vous juger, savoir qui vous êtes, comment vous vivez, quel sera votre avenir. Tous les soirs, grâce au bouche à oreille, on sait s'il sera là ou non. La plupart du temps, il est là. Quand il n'y est pas, c'est à la fois un soulagement, une plus grande liberté d'esprit. L'atmosphère est plus légère, mais curieusement cela ne satisfait personne.

C'est un être merveilleusement humain. J'ai souvent du mal à me mettre cela dans la tête. Il parle de la pluie, du beau temps, mange et boit comme tout le monde et fait sans doute bien d'autres choses banales comme le commun des mortels. Il m'est arrivé un jour de lui parler de Champagne. Tout de suite j'ai senti que nous étions sur la même longueur d'onde et je me suis détendue. Tenter de gommer son côté énigmatique ne fait en général que le renforcer. Il n'est dépourvu ni de chaleur humaine, ni d'humour, ni de capacité d'émotion, ni de sens pratique.

Quand il parle, toutes les oreilles se dressent, attentives, et nous nous resserrons autour de lui. Nous buvons ses moindres paroles comme des oracles, bien que souvent, en y réfléchissant après coup, nous soyons incapables d'en découvrir le sens. Sans doute parce qu'il est beaucoup plus simple qu'on ne l'imagine. Sa vie nous sert d'exemple. Sur le terrain de la danse, il se montre simple et direct. Il concentre son énergie sur le moindre pas, le moindre mouvement. Maintenant, maintenant, maintenant. "Qu'est-ce que vous attendez ? Qu'est-ce que vous cherchez à économiser ? C'est maintenant qui compte" ! "Vous devez vous entraîner à être heureux comme pour le reste, et vous le serez". "Plus vite, plus vite, faites tout plus vite". Au cours des répétitions quotidiennes sa voix résonne : "Si vous répétez mollement, vous danserez mollement. De la manière de répéter découle celle de danser".

Plus profond le plié, plus haut le saut, plus larges les bras. Plus, toujours plus ! Nous n'en faisons jamais assez. "Non, non, ma chérie, pas comme cela, bouge ! Ma chérie, bouge" ! Les cours avec lui sont à la limite du possible : des sauts qui se terminent en grands pliés, des jambes lancées pour toujours ou presque vers le ciel. L'énergie est la clef de tout, la source de la réussite, le message à saisir. "Cultivez votre énergie", répète-t-il. Le rythme des dégagés et des battements est si rapide qu'on a à peine le temps de faire la différence entre le moment où la jambe s'ouvre et celui où elle se referme. Pas un instant pour souffler. Il y a des rires et des grimaces. Nous savons tous que ce qu'il demande est impossible et que nos jambes refusent d'en faire plus.

Ici pas de place pour la vanité. "Fais-le simplement, ma chérie, ne t'en fais pas, vas-y". De sa manière d'enseigner, de ses exhortations naît une beauté bien à nous qui n'est pas la tranquille beauté classique -il l'appelle la "Gisellite"- mais qui est due à de larges étirements poussés à l'extrême, à des gestes et des attitudes parfaitement épurés, une beauté qui respire l'énergie.

Finalement, le "produit" (chacune de nous en l'occurrence) est là sans masque, sans tricherie. On est nu sous les regards. Une fois sur scène, les jeux sont faits. Travail, énergie, concentration, talent sont à nu, devant trois mille paires d'yeux plus une, qui voit davantage que les trois mille autres réunies. La manière de se nourrir, de dormir se voit -tout se voit. Votre passion, votre amour pour la danse transparaissent et même votre destinée. Nous le savons et nous aimons terriblement cette mise à nu de tout notre être.

Toni Bentley : Saison d’Hiver - Journal d’Une Danseuse, Editions L'Ecole des Loisirs - 1983

Aurélie Dauvin © En ré Créations.

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