La Danse en Ré Créations - Arabesques

Serge Lifar, Ma Vie

Témoin privilégié de son temps, Serge Lifar écrit "L'art et la vie", de Kiev où il est né, aux "Premiers pas aux Ballets Russes" de Serge Diaghilev et à la consécration à paris. "[Sa] Vie devient alors le plus passionnant roman d’aventure vécu".

Lorsqu'un passage du livre[t] est ajouté, il prend sa place dans le cours "de [l']histoire" ; les pages ne se suivent pas toujours au fil des scènes. Tu parcourras donc cette page avec rigueur !
Tu pourra lire quelques notes parfois ; elles sont à la suite de chaque extrait et un lien permet d'atteindre chacune très facilement.

Les images qui illustrent les passages sur cette page ne figurent pas dans l'ouvrage. Elles proviennent d'autres ressources, telles que d'autres livres, des programmes ou des souvenirs.

"Successeur de Nijinsky" - [Roméo et Juliette]

Dans la première partie, au chapitre VI, justement intitulé "Successeur de Nijinsky"(1), Serge Lifar évoque son évolution vers l'avant-scène dans la compagnie des Ballets Russes de Serge Diaghilev. Il se souvient du Roméo et Juliette de Bronislava Nijinska, créé en mai 1926 : comment il fut "choisi" pour le rôle de Roméo ; l'élan de son cœur [danseur] vers sa Juliette, Tamara Karsavina…

Interprètes
Serge Lifar et Tamara Karsavina in Roméo et Juliette - 1926
(© Numa Blanc)

[…]

Serguei Pavlovitch commença en hâte à préparer la saison. Tout d'abord, ce fut Roméo et Juliette, sur une partition de Lambert, qui procéda immédiatement aux arrangements nécessaires pour en faire un ballet. Pendant tout le mois de février, je fus absent de Paris, étant allé étudier chez Cecchetti, à la Scala. Je ne revins qu'au mois de mars. Diaghilev avait tout d'abord engagé des négociations avec Mme Kschessinska, lui demandant de danser le Lac des Cygnes. Mais elles n'aboutirent pas. Il fit alors venir Karsavina et Nijinska pour réaliser Roméo et Juliette. Ayant appris que je devais danser Roméo avec Karsavina, Nijinska déclara aussitôt :

- J'exige un examen pour M. Lifar sans quoi je me refuse à lui confier le rôle de Roméo.

On peut imaginer mon indignation. Depuis quand fait-on passer un examen à un premier danseur ? Quelle était cette manière de le traiter comme un inconnu ?

Diaghilev me consola :

- Ne te fâche pas, Serioja. Puisque Nijinska veut un examen, en qualité de chorégraphe de la compagnie, accordons-le-lui.

L'examen dura une demi-heure. Je ne me souvenais pas d'avoir jamais si bien danser. Nicolas Legat, le professeur de danse de la compagnie qui est au piano, me donne de petites variations faciles qu'il complique ensuite, voyant l'aisance avec laquelle je vole et fais douze pirouettes et trois tours en l'air. Entrechats-8, petites batteries, cabrioles, grands jetés se succèdent avec éclat. L'examen s'achève. M. Legat se lève et vient m'embrasser. Diaghilev m'embrasse et me félicite à son tour : "nous commençons dès demain." Nijinska est confondue. Le lendemain je commence à répéter avec Karsavina.

J'allais danser avec la grande, avec la célèbre Tamara Karsavina ! Dès la première représentation, je tombai amoureux de ma partenaire. Karsavina était très douce avec moi et me complimentait souvent. Lors de la première représentation de Roméo et Juliette, je dansai avec beaucoup de flamme. Le succès fut considérable. Des rappels, des bravos, une profusion de roses. Je reçus un bouquet de Diaghilev et des roses de Karsavina avec ce mot : "Je fais les vœux les plus chaleureux pour votre succès. Tamara Karsavina." Je rentre chez moi, à l'Hôtel de Paris, dispose les roses dans un vase sur ma table, puis reviens au théâtre, car je devais accompagner Karsavina à un souper. Là, je tombe sur Diaghilev :

- Qu'est-ce que tu fais là ?

- J'attends Tamara !

Diaghilev ne dit rien, mais je le sens furieux. Karsavina apparaît et nous partons souper ensemble. Après quoi je la reconduis jusque chez elle, puis je rentre chez moi, d'excellente humeur. Que vois-je ? Les roses de Karsavina ne sont plus sur ma table, j'ouvre la fenêtre et je les aperçois en bas, dans la cour.

Est-il possible que Serguei Pavlovitch ait osé jeter par la fenêtre mes roses, les roses de mon triomphe et de ma Karsavina.

Je noue une échelle avec mes draps pour aller chercher mes roses. A peine ai-je enjambé l'appui de la fenêtre que ma porte s'ouvre en coup de vent. Diaghilev me saisit par les cheveux et m'oblige à rentrer dans la chambre.

Ce fut un scandale horrible qui tint tout l'hôtel éveillé pendant un bon moment.

- C'est inadmissible, hurlait-il, ces débauches auxquelles vous vous livrez dans ma troupe !… Je saurai bien les mettre à la porte, toutes ces femmes qui se collent à mes artistes, devant tout le monde… Ah oui ! Il est beau mon "premier danseur" qui se pâme parce qu'on lui a souri. Je vous chasse tous les deux de ma compagnie ! Allez-vous amuser ailleurs !

Là dessus il fit claquer la porte dans un fracas qui retentit jusque sur le palier.

Le lendemain tout rentra dans l'ordre.

Serge Lifar : Ma Vie, 1965 - Première partie, Chap. VI, "Successeur de Nijinsky"

1. Serge Lifar succéda à Vaslav Nijinsky dans la compagnie des Ballets Russes dirigée par Serge de Diaghilev en tant que "Premier danseur" ; il tenait généralement les rôles principaux dans les ballets.

"L'Envol d'Icare" - [l'Oiseau bleu]

En 1929, Serge Lifar entre à l’Opéra de Paris. Il y devient bientôt Maître de ballet(1) et chorégraphe, et brille en interprète de créations et de "classiques"…

Interprète
Serge Lifar danse L'"Oiseau Bleu"

J’ai dit comment les ballets de la saison 1931- 1932, La Belle au Bois Dormant, Le Spectre de La Rose et Giselle, m’avaient aidé à mieux comprendre quelle devait désormais être ma voie de créateur. Dès les premières répétitions, je m’étais aperçu que nos danseurs ne savaient pas soutenir les danseuses dans les « Pas de Deux ». Je signalai le fait à Jacques Rouché, en lui demandant s’il n’était pas possible d’instituer des études particulières pour l’ »adage ». Jacques rouché décida immédiatement d’ouvrir une classe à cet effet et me nomma professeur. En même temps, pour la première fois dans les annales de l’Opéra, il m’accorda le titre de « danseur étoile » (jusqu’alors les hommes ne pouvaient être que »premiers danseurs ») : j’étrennais ce titre dans l’Oiseau bleu.

Pour Divertissement(2), je n’avais pas bénéficié du magnifique concours de Olga Spessivtzeva(3) qui avait quitté l’Opéra comme je l’ai raconté. C’est Camille Bos(4) qui la remplaça. Dans l’Oiseau bleu, Lorcia(5) réalisa, avec sa fougue coutumière, un oiseau admirable de plastique, de technique et de velouté. J’étais à la fois le Prince et l’Oiseau, car j’étais à cette époque pratiquement seul, ce qui me laissait toute la responsabilité d’un spectacle qui engageait tout le prestige de l’Opéra et la victoire de son grand directeur Jacques Rouché.

[…]

C’est à propos de ce ballet, qui devait faire par la suite une carrière mondiale, que j’eus le plaisir de lire ces lignes dues à la plume d’André Levinson(6) :
"Ce qui fait de Serge Lifar le plus grand danseur de notre temps est le mélange de sa personnalité frappante et de son impeccable maîtrise. Dans l’Oiseau bleu, la magnifique élévation de la grande variation est encore surpassée par l’inoubliable descente de l’oiseau captif en petits légers sauts brisés avec de souples battements d’ailes de poignets."

Serge Lifar : Ma Vie, 1965 - Deuxième partie, Chap. V, "L'Envol d'Icare"

1. Serge Lifar apparaît pour la première fois en tant que Maître de ballet sur les programmes à l'occasion de la reprise de Giselle le 5 février 1932.

2. Divertissement est un ballet arrangé par Serge Lifar d'après La Belle au bois dormant, et à l'affiche de l'Opéra de Paris notamment le 10 juin 1932.

3. Olga Spessivtzeva (1895-1991), ballerine d'origine russe, dansa dans la compagnie des Ballets Russes de Serge Diaghilev, puis à l'Opéra de Paris, en tant qu'Etoile, de 1924 à 1932. Elle fut ainsi partenaire de Serge Lifar dans Giselle

4. Camille Bos fit ses classes à l'Opéra de Paris avant d'entrer dans le Corps du Ballet. Elle fut nommée danseuse Etoile en 1928 et dansa avec Serge Lifar dans les ballets du répertoire ainsi que dans des créations.

5. Suzanne Lorcia (1902-1999) fut nommée danseuse Etoile de l'Opéra de Paris en 1931. Elle dansa aux côtés de Serge Lifar en Oiseau bleu dans le Pas de Deux de Divertissement.

6. André Levinson (1887-1933) est un critique et historien de la danse, d'origine russe, qui vint à Paris en 1921, où il enseigna également la Littérature russe. Il consacra de nombreux ouvrages à la danse et à ses "visages", des ballets romantiques, à Léon Bakst, à Théophile Gautier ou encore à Serge Lifar…

Aurélie Dauvin © En ré Créations.

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